"These violent delights have violent ends
And in their triumph die, like fire and powder,
Which as they kiss consume: the sweetest honey
Is loathsome in his own deliciousness
And in the taste confounds the appetite:
Therefore love moderately; long love doth so;
Too swift arrives as tardy as too slow."
Romeo and Juliet, Act II, Scene VI
Auteur : Basile Abokin
Bilan 2025 : annus horribilis
Il y a précisément deux mois, j’ai eu 43 ans.
Quarante-trois ans…
J’ai du mal parfois à réaliser.
Quand je fais le bilan, je suis clairement un privilégié : je suis un homme blanc, cadre dirigeant dans l’informatique, suffisamment vieux pour avoir une situation professionnelle installée, et suffisamment jeune pour avoir une vie remplie et dynamique. Je me dirais agnostique mais j’ai eu une éducation catholique. Je suis allé dans une école privé, et j’ai eu une enfance relativement heureuse. Je suis hétéro, et je n’ai pas de handicap ni d’allergies. Je ne vis pas dans un pays en guerre ; je vis en France, à Paris. Je fais du tango et du théâtre… Je vais au resto quand je veux, et je vais voir des opéras deux ou trois fois par an. A chaque fois en catégorie 1. Mon plaisir coupable ce sont les costumes sur-mesure : prendre RDV, choisir le tissu parmi une liasse, choisir le style, le nombre de poches, et avoir mes initiales à l’intérieur de la veste n’est pas quelque chose de normal dans le milieu ouvrier d’où je viens. Je suis propriétaire de l’appartement où je vis ; mais il a quand même été acheté à crédit, faut pas déconner.
En résumé, je suis un privilégié.
Et quand je demande à ChatGPT s’il dirait que je suis un privilégié d’après ce qu’il sait de moi, ChatGPT répond… oui. Il admet que j’ai une sécurité matérielle relative, et m’accorde un capital intellectuel et des compétences rares (!). ChatGPT est bien aimable.
En résumé, je suis un privilégié.
Et quand on me demande, quand je parle aux gens, je leurs dis à tous : j’ai rarement été aussi heureux. Et pourquoi ne pas l’être finalement ?
Je crois que le bonheur est intimement lié à notre façon d’appréhender les choses de la vie. Et que le bonheur n’est pas synonyme de perfection. Le bonheur, c’est savoir ce que l’on veut, tout mettre en œuvre pour l’obtenir, et savoir faire face aux difficultés avec sagesse et stoïcisme. Accepter ce qu’on ne peut de toute façon pas changer, et entreprendre le changement de ce qui doit l’être.
On ne peut pas contrôler le vent, mais on peut ajuster ses voiles.
Alors par curiosité j’ai demandé aussi à ChatGPT de générer une photo de moi d’après ce qu’il sait de moi, afin de savoir comment l’IA, la génération prédictive et les stéréotypes, m’imaginent, et j’ai trouvé le résultat assez ressemblant et un peu triste. C’est une autre chose que l’on dit de moi parfois ; que j’ai l’air triste et dépressif… bon.
Je ne vais pas le cacher, cette année a été difficile. Cette année a été très difficile.
Elle a commencé seul, à regarder « Le Garçon et le Héron », un soir de 31 décembre 2024.
Toute l’année, j’ai frôlé le burn-out. Je travaille beaucoup, beaucoup trop. Et parfois, je me demande encore à quoi ça sert tout ça, qu’est-ce que je fous là.
J’ai fait une, deux, trois rencontres sentimentales qui n’ont menés à rien. Ça aussi ça mine, ça use, ça décourage.
En juin, j’ai eu un grand moment d’introspection : et si… et si je n’étais pas si génial finalement ? Pas si intelligent, pas si beau, pas si drôle, pas si talentueux, pas si bien… Parce que si j’étais si génial, je ne serais pas là à galérer pour savoir qui m’accompagnera pour aller voir le Lac des Cygnes.
Alors je suis allé voir un psy. Et j’ai continué d’aller voir le psy.
Et puis j’ai perdu mon père… J’ai perdu mon papa.
Mon père nous as quitté le 25 septembre. C’était un jeudi. Je suis né un jeudi. J’ai assez peu de choses à dire sur mon père. J’ai déjà dit beaucoup de choses il y a 10 ans. Je dirais simplement que son AVC, qui l’avait bien diminué, nous as rapproché, et que j’ai eu la chance d’avoir pu lui dire au revoir à temps et sereinement. Mais ça n’a pas été simple. Rien n’a été simple. Ça n’a pas été simple de l’habiller, ça n’a pas été simple de lui trouver une place au cimetière, ça n’a pas été simple de lui choisir une pierre tombale, ça n’a pas été simple de lui dire au revoir. Ça n’a pas été simple pour moi, mais ça l’a été encore moins pour ma mère.
Parfois je m’en veux de l’avoir laissé dans cette chambre d’hôpital, et de n’avoir pas insisté afin qu’on lui donne les bons soins. La dernière fois que j’ai vu mon père conscient, il appelait à l’aide et j’ai laissé faire. J’ai laissé faire.
Et en même temps, que pouvions-nous faire ?
Je crois qu’il ne faut pas laisser passer une seule occasion de dire aux gens qu’on les aime, qu’on les admire, et de leurs dire ce qu’on apprécie chez eux. Quand j’y pense, je me sens chanceux d’être très entouré par ma famille et par mes amis. Ce sont d’autant de personnes loyales et fidèles auxquels je tiens, et je ne suis pas sûr de mériter l’affection qu’ils me donnent.
Mais je crois aussi malgré tout que cette expérience m’a rappelé à ma cruelle solitude. Cette fin d’année a été sentimentalement éprouvante.
Je ne saurais pas dire si j’ai eu de la chance ou pas dans mes relations sentimentales. J’ai aimé et j’ai été aimé. Parfois un peu, parfois beaucoup, parfois à la folie, parfois pas du tout. Jamais en tout cas de la « bonne » manière. J’aurais aimé être marié et avoir des enfants à 25 ans. Aujourd’hui je fais le bilan et j’ai quoi ? Un appartement sans vie quand je rentre le soir du bureau. J’ai plusieurs costumes sur-mesure, j’ai plusieurs billets catégorie 1 pour l’opéra Bastille, mais je suis pauvre. Pauvre parce que malgré tous mes efforts, tous mes efforts, ça ne fonctionne pas.
Alors on pourrait se demander pourquoi ? Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Honnêtement j’en sais rien. Peut-être, probablement, que je ne suis pas si génial. Peut-être, probablement, que je suis trop exigeant. Peut-être, probablement, que je cherche aussi une connexion unique, quelque chose de simple, de naturel, d’évident. Et ça fait d’autant plus mal quand on a la conviction profonde de l’avoir trouvé, et que malgré tout ça, ça ne fonctionne toujours pas. Alors c’est quoi le problème chez moi ?
J’ai parfois l’impression qu’on a honte de moi. Honte d’être mon ami. Honte d’être avec moi. Comme si j’étais le cousin débile pour qui on a de l’affection mais avec lequel on ne veut pas s’afficher. D’être celui qui gêne.
J’aimerais être aimé. J’aimerais quelqu’un qui s’engage. J’aimerais quelqu’un de fière, quelqu’un qui a confiance, quelqu’un de complice. J’aimerais quelqu’un de tendre, quelqu’un avec un cœur, quelqu’un qui relativise, quelqu’un de passionnée. J’aimerais quelqu’un qui pose sa main sur ma joue, et me dise doucement « tout va bien, ne t’en fais pas, je suis là, je suis à toi ».
Je crois que l’amour, c’est savoir que l’on peut compter sur quelqu’un, quelqu’un avec qui on peut se permettre d’être vulnérable.
Alors parfois je me demande : qui peut bien vouloir de toi Loulou ? Qui pourra bien vouloir de toi ?
Sur qui tu peux compter ?
…
Sur qui tu peux compter ?

Maman
Cette nuit, j’ai envie de vous parler de ma mère.
Elle ne se plaint jamais, ma mère, ou si peu, si rarement. Elle se plaint des gens mauvais dans le métro qui la poussent et qui ne font pas attention aux autres. Et elle se plaint maintenant, avec l’âge, des gens rustres qui lui font la vie difficile. Mais elle sait relativiser, ma mère, et elle essaie de voir le bon côté des choses, le bon côté des gens.
Pleine de bienveillance et de générosité, de simplicité et d’écoute, elle est d’une intelligence humaine et sociale comme j’en ai vu rarement. Elle a aussi beaucoup de recul, sur la vie, sur les choses ; elle est d’une sorte de fatalisme optimiste génial et permanent.
Elle ne dirait pas que les choses ne la touchent pas, ma mère. Bien sûr, la vie est difficile, et parfois, souvent, elle fait très mal. Mais elle dirait simplement avec un sourire qu’il faut faire avec, qu’on a pas trop le choix, et que ça pourrait être pire.
Ma mère, elle a beau dire qu’elle est « juste une femme de ménage », j’en ai toujours été fier. Elle est devenue femme de ménage par défaut, parce qu’il fallait bien travailler et que c’était le métier le plus accessible pour une immigrante portugaise sans diplômes.
Mais elle est incroyablement intelligente ma mère. Elle est même d’une intelligence rare. Elle a cette capacité à avoir de l’empathie, à comprendre les gens, à les accepter, à ne pas les juger, à les écouter. Elle éclaire, elle illumine, naturellement le monde autour d’elle. Je crois, tout simplement, qu’elle rassure et apaise.
J’insiste beaucoup sur ce mot : simplicité. Elle n’est pas compliquée ma mère. Elle est d’une candeur tendre et touchante. Je ne l’ai jamais vu être immature, ni faire un seul caprice. Elle est responsable et digne. Et cette simplicité transparaît dans la classe naturelle qu’elle a dans sa façon d’être ou de s’exprimer.
Ma mère, je crois, est la seule personne à me comprendre vraiment. Le seule personne à être en mesure de me calmer quand la vie, le monde et les gens, me révoltent. Ce n’est pas une militante, ma mère, c’est une résistante. Une résistante au sens propre, au sens premier. Et j’aimerais avoir le même recul, la même sagesse, et la même grandeur d’âme. A bien des égards, c’est un de mes meilleurs modèles.
On marchait ensemble dans le couloir de l’hôpital, entre sa chambre et l’ascenseur du sixième, quand elle me disait encore une fois avec sa sincérité habituelle « Je suis fière de toi mon Lou. Mais j’aimerais bien que tu ailles bien et que tu sois heureux. » Heureux…
Je sais qu’elle vit mal le fait que je sois seul et sans enfants. Mais si un jour j’en ai, j’aimerais les élever comme ma mère l’a fait avec moi. Elle m’a responsabilisé très tôt. Elle s’est occupé, et s’occupe, de moi comme d’un enfant, mais elle m’a toujours traité comme un adulte. Elle ne m’a pas dirigé, ni donné d’ordres, elle m’a accompagné. Elle m’a aussi toujours fait confiance ; elle a toujours accepté mes choix, même s’ils n’étaient pas toujours évidents. « Je sais que t’es un garçon sérieux. Tu sais ce que tu fais. »
Je ne dirais pas qu’avec ma mère on soit très complice. En revanche, on a toujours été très solidaires. Nous avons vécu ensemble plusieurs épreuves, et je serais toujours impressionné par sa résilience.
Avec ma mère, on se comprend aussi parfaitement. On parle le même langage. Et notre principale différence, je crois, est que je n’ai aucun état d’âme à envoyer tout le monde balader si je suis ennuyé ou agacé, ou si je ne suis pas intellectuellement ou humainement stimulé. Alors qu’elle, elle a plus de patience et de savoir-vivre.
J’aimerais vieillir comme elle ; accepter les gens pas toujours agréable, et me dire « à quoi bon se prendre la tête après tout ? »
On pourrait croire que je fais un discours élogieux et biaisé de ma mère mais non.
Je pense déjà que des gens comme ma mère, il y en a d’autres mais très peu.
Ensuite il faut simplement la voir, la rencontrer, pour comprendre.
Tout le monde, littéralement, aime ma mère.
Ma mère, c’est une femme de ménage portugaise qui aimait l’école, qui était douée à ça, et qui a fini par faire un métier qui lui a cassé le dos au fil des années.
C’est drôle comme aujourd’hui après son opération, certains de ses messages ont une résonnance particulière : redresse toi, lève la tête, regarde le monde autour de toi…
Après une opération de près de 10h, et en quelques pas, elle m’a montré comment rester debout.
Fin de ciclo
Accoudé au bar, à boire son troisième Spritz, il raconte son histoire au barman qui l’écoute d’une moitié d’oreille. Elle est là. Elle ne le regarde pas. Par pudeur, et malgré la folle envie qu’il a de vouloir la prendre dans ses bras, la couvrir de baisers, lui demander encore une fois « t’es toujours à moi ? » et l’entendre dire, avec un grand sourire, « oui, je serais toujours à toi », il ne bouge pas. Il n’ose pas non plus la regarder.
La voir heureuse, discuter, flirter, constater qu’elle l’a totalement oublié avec cruauté, faisait naître en lui deux sentiments : celui à la fois primaire et impulsif d’une colère sourde et intérieure, l’instinct de survie sauvage et animal, de faire mal à celle qui lui a fait mal, la tête basse, les yeux qui pointent vers le ciel, le coin des lèvres qui se redresse faisant apparaître les canines, tel un lou(p) sentant venir le danger, une envie incontrôlable de lui arracher la tête, la prendre à la gorge et ne plus jamais la lâcher… et celui d’une mélancolie saine, apaisée, posée, sage et rationnelle, d’être simplement content pour elle, de la voir trouver son équilibre, quand bien même ce fût loin de lui. Il se disait que c’était ça l’amour adulte et véritable ; laisser passer l’égoïsme personnel et de penser à elle, sans aigreur ni rancœur.
Il avait ce côté naïf et enfantin, à en devenir puérile, de croire aux belles histoires, de ne jamais laisser tomber. Une persévérance qui lui a servi dans bien des domaines, mais qui, une fois amoureux, donnait souvent des relations sentimentalement compliquées. Exclusif parfois dans sa façon de se donner, il avait besoin d’être rassuré. Il était en recherche de sécurité, en recherche de fiabilité. Il avait tout simplement peur d’être abandonné, remplacé et oublié.
Regardant le vague, il se souvient peu à peu de toute cette année qui l’avait mené à danser si loin de chez lui alors que l’offre ne manquait pas à Paris. Après Otra Luna, il avait continué à vivre et à danser, rencontré X, Y, et d’autres, des filles qui avaient un intérêt à la fois bienveillant et intéressé, d’un danseur prometteur, agréable avec qui parler et qui ne rechignait jamais à les inviter. Certaine aimait lui dire malgré tout qu’il n’avait rien d’exceptionnel ; ni dans le bon, ni dans le mauvais, ce qui pour elle sonnait déjà comme un compliment. Le genre de gars gentil et moyen, et dans la vie du tango parisien, avoir ce genre de connaissance ce n’était déjà pas si mal.
Grâce à elles, grâce à Ella, grâce tous ces cours et ces stages qu’ils avaient travaillés ensemble pendant des mois, il avait réussi à acquérir un niveau convenable. Prendre du sol, de la musicalité, être moins dans la précipitation, être plus propre ; être dans l’émotion. Ce qui signifiait tout simplement pour lui à s’imaginer, à chaque chanson, danser avec un amour perdu ou introuvable. Il se mettait dans la peau du chanteur. Et il se souvenait de ce qu’on lui avait dit une fois « T’es au top ! Mais putain prends moi dans tes bras ! » Et pendant longtemps, il n’arrivait pas à le faire. Car cela voulait dire se donner, penser à cette histoire qu’il ne vivra jamais, d’une connexion des corps, des esprits, d’une connexion musicale instinctive et animale. A chaque chanson c’était un déchirement, à chaque chanson il crevait littéralement. Une douleur qui le consumait peu à peu de l’intérieur.
Alors il se souvient avoir vécu des aventures, avoir essayé au gré des opportunités. Sa chanson préférée restait Buscándote, il s’était même tatoué l’avant-bras droit, comme une philosophie de vie, une malédiction qui lui collait à la peau : « errer avec la fatigue de ma marche éternelle… ».
Avec elle, une nuit avait suffi à générer en lui un intérêt plus que de raison. Plus tard, quelques messages échangés avec déraison avaient fait monter la passion. En trois nuits, en trois soirs mélodiques et harmonieux, trois suspensions du temps, il en était devenu fou amoureux. Les prémices d’une relation absolue et fusionnelle, la promesse d’une jeunesse éternelle, celle d’un désir qui ne faiblirait pas.
Mais qu’était-il pour elle après tout ? Si ce n’est un profond désir impulsif et non maîtrisé, d’une alchimie des corps, de celle à en perdre le nord, d’un physique, d’un abrazo, d’un éphémère instant qui disparaît comme trop souvent, d’une jolie parenthèse, d’un joli moment. Et était-ce même bien suffisant ? Etait-ce même bien utile d’être riche intellectuellement, d’user de bons mots, de belles lettres, de belles intentions, à quelqu’un qui, de toute façon, n’y prêterais aucune attention. Car elle était partie vers d’autres bras, les habituels habits de tous les jours desquels elle ne reviendra pas.
Ils avaient pour habitude de se dire au revoir sur le quai d’une gare. Depuis, inscrit sur les pavés, on peut y voir :« Aqui yace el hombre que murio cada vez los Lunes, bailando tango sobre D’Arienzo, con amor… y soledad. »
Racines
Que la vie est drôle parfois.
Je suis un gars de la ville, un vrai Parisien. Je suis né à Paris, dans la capitale, dans le nord du 18ème, en plein milieu de la goutte d’or. La rue Stephenson, la rue Léon, la rue Marcadet, la rue d’Oran étaient mes terrains de jeux. J’ai grandi dans ces lieux époque moto-crottes Chirac, et quand Juppé était encore maire du 18ème. J’ai grandi avec le métro, avec les magasins, avec les cafés et les épiciers dans les coins, avec le multiculturalisme des quartiers populaires. Au collège, mes potes s’appelaient Loga, Samir, Carlos, Gabriel et Roger… On appelait des restos chinois « des chinois », des restos indiens « des indiens », des kebabs « des grecs », mais pas encore des épiceries « des arabes » ; je me demande parfois comment c’est venu ça… J’aime les lumières qui se reflètent sur la Seine, je n’aime pas les bouchons mais j’aime la circulation des villes, l’entendre vivre, respirer. Mais la ville me fait peur parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir aux autres si on ne fait pas le premier pas.
Un jour, j’étais à une terrasse de café quand un mec les cheveux hirsutes, portant une grosse croix en bois et une demie chaussette, m’a fait un speech sur le monde, sur la vie, sur sa vie, qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il en avait plein de sa famille en Corse, la même que celle de Colonna. Je l’ai regardé avec un sourire un peu gêné, je l’ai écouté… il était ému, s’est mis à pleurer et il m’a dit merci ; personne n’avait pris le temps de faire attention à lui. Je me dis qu’il n’y a que dans la ville qu’on peut faire ce genre de rencontre…
Et maintenant, en plein milieu de la campagne d’une province Portugaise (c’est dire si je bien isolé !), je me rappelle où sont mes racines. Mes racines sont dans la terre, mes racines sont dans la pierre. J’aime les maisons en gros blocs de pierre de taille si typique de la région. Des carrelages et des céramiques sur le mur des immeubles. J’aime la vie douce et lente de la campagne, des insectes qui font du bruit la nuit, des chiens qui aboient et des chats qui se faufilent, pouvoir entendre au loin quelqu’un qui vient, et pouvoir se coucher au milieu d’un champ, au milieu du jardin, être au calme. Lever les yeux et voir le ciel étoilé qui s’offre à soi. Être dans sa bulle… J’aime manger les pommes du jardin pas mûre, et avoir mal à l’estomac pendant tout l’aprem. J’aime voir les gens se sourire, ou se faire la gueule, pas parceque c’est « normal » mais juste parcequ’ils se sont embrouillés en jouant aux dés au café, faire partie du même village, de la même famille, de les voir tous s’appeler « tonton », « tata » ou « cousin » alors qu’ils ne se connaissent quasiment pas. J’aime entendre les gens appeler quelqu’un « monsieur l’ingénieur » alors qu’il n’a pas dépassé le BEPC. Tout ça, ça fait partie du folklore. Mais la campagne me fait peur aussi parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir au monde si on ne fait pas le premier pas.
Un jour, je me baladais dans les rues de Viana, la « grande » ville locale, lorsqu’une petite vieille dame probablement aveugle faisant la manche m’a alpaguée et m’a dit « estàs tan lindo meu filho ! que lindo menino lindo ! ». J’ai toujours été sensible à la flatterie mais quand même. Alors je lui ai filé une pièce, et quand je lui ai donné, elle avait l’air très étonnée ; un sourire, une larme, un merci. Faire la manche à la campagne… Ça relativise.
Je me demande parfois si ma vie aurait été radicalement différente si j’étais né ici, si j’avais grandi ici. Je serais peut-être déjà marié, déjà casé. J’aurais peut-être déjà des enfants, et j’aurais méprisé les « avec » et les « champigny », tous ces émigrants qui font les kékés une fois revenus au pays. J’aurais probablement travaillé dans le bâtit ou dans la mécanique, un métier manuel. Ou peut-être aurais-je été professeur ou politique, et je serais parti m’exiler dans la ville ou, pire, à Paris… Quelle ironie.
Je n’ai jamais idéalisé le Portugal, ou, par extension, je n’ai jamais idéalisé la province ni la campagne. Je n’ai jamais idéalisé non plus la capitale. Ils font partie de moi comme un tout indissociable. On me demande parfois si j’aurais pu vivre ici. De la même manière qu’on me demande parfois comme je fais pour pouvoir vivre à Paris…. Mais ne peut-on pas aimer le doux et l’amer, le sucré et le salé, les deux faces d’une même pièce ?
Je crois moi que c’est simplement une question de contexte. Je me souviens, quand j’étais encore avec mon ex, que j’adorais la campagne Tourangelle, me balader dans le marché de Loches un samedi matin. Elle pensait que c’était une torture pour moi, mais c’était sa sœur que je n’aimais pas. J’ai aimé visiter La Rochelle, et j’ai aimé visiter la gironde et marcher dans les rues de Bordeaux. J’aime Paris, pouvoir sortir me balader, être surpris qu’il y ai encore des boulangeries ouvertes à minuit, et trouver sur le parvis une milonga à Opéra. Et si… Et si on pouvait ne pas choisir… ?
Je regarde les étoiles. Je réfléchis. Je me dit que je suis bien ici, et que je me languis de Paris.
Patrick
Le soir, après une milonga, je rechigne toujours à prendre un taxi ou un uber.
Par radinerie primaire tout d’abord. Puis pour ne pas m’habituer au luxe de se laisser véhiculer lors d’une soirée arrosée qui se serait un peu trop étirée. Sacré budget !Pour autant, pas peu fière de mes 5 étoiles décernés par tous les chauffeurs dont j’ai croisé la route, j’y ai toujours fait de très belles rencontres.Des gens intéressants, tous différents, qui avaient chacun leurs parcours, leurs raisons d’être VTC.Tous le faisaient en parallèle d’une autre activité. Tous, hormis un, trouvaient que ça payait plutôt bien.
Bizarrement, j’ai toujours eu au moins un point commun avec ces chauffeurs; que ce soit le prénom, les origines portugaises ou lointain kabyle, les références générationnelles, l’université de Saint-Denis…
Cette nuit j’ai rencontré Patrick.
ça sent bon dans la voiture de Patrick; sûrement à cause de la dame qu’il viens de déposer chez RMC à quelques mètres, dit-il.
Il y a des bonbons et des bouteilles d’eau que je peux emporter « même non ouverte », dit-il.
Patrick a au moins 6 ou 7 écrans sur son tableau de bord. « Vous en avez des écrans ! », il sourit.
Aimable, affable, il travaille à son compte dans l’informatique. Il avait commencé il y a 20 ans, suite à une reconversion professionnelle, chez Microsoft aux Ulis et IBM.
Patrick avait un client qui lui faisait 60% de son chiffre d’affaire, mais celui-ci ayant fermé la porte, il s’était mis au VTC pour trouver d’autres solutions et pour bien faire quelque chose.
Depuis, il dormait le matin, faisait VTC la nuit, de l’informatique l’après-midi, et il le vivait plutôt bien.
Cela prend du temps de se faire un réseau, de prospecter, et c’est un vrai métier. Mais Patrick ne se plains pas.
La nuit, il rencontre parfois des gens bourrés mais toujours drôles qui ont la gentillesse de vomir à l’extérieur de la voiture. Alors Patrick ne se plains pas.
Il est toujours souriant Patrick.
Il me rappelle qu’on a plusieures vies dans une vie.
Il me fait un peu penser à tous ces gens, ces artisans à leurs compte qui peuvent faire un peu tout, et qui racontent leurs anecdotes avec simplicité et bonhomie. Tous ces gens d’une autre époque qu’on écoute avec sourire et tendresse.
Ce soir c’était Patrick… une autre nuit ça aurait pu être mon père.
lune
Avant de décrocher la lune, il faut parcourir quelques étoiles…
Great Mountain Fire
Je suis bien embêté… J’aimerais pouvoir vous écrire un p’tit billet, comme je l’ai déjà fait pour Sofia Ribeiro et Thaïs Morell, ou, dans une moindre mesure, les Cahiers d’Auré… J’aimerais pouvoir vous vanter à nouveau les mérites d’un groupe au succès très modéré. Mais en ce jour de jeudi l’inspi me fuit, alors le plus simple reste de vous raconter comment j’ai découvert, comme souvent par hasard, Great Mountain Fire.
Je l’avoue sans honte ni gloire, je n’aime pas les « festoches ». On y boit de la bière, on y mange des frites et du gras. Non pas que je n’aime pas ça, mais c’est souvent debout avec les doigts, ou sur un banc dégueulasse, ou par terre sur un champ de patates boueux. On se caille avec un K-Way et des bottes PVC super pas sexy. On y débranche le cerveau, on y réfléchit pas trop; on « chill » comme disent les jeunes… Mais moi, j’ai toujours préféré les salons feutrés et cosys, où on y boit des cocktails de fruits « OKLM » ; mon côté jeune vieux sans doute.
Alors, non, je n’aime pas particulièrement les « festoches »… Mais c’est populaire et joyeux, on y croise les regards de gens parfois très heureux, et, après tout, on ne se brûle pas à la chaleur humaine. Et puis comme j’aime beaucoup mon ami Rémi, et qu’un jour celui-ci m’a dit : « Viens à Liège pour les Ardentes ! » synonyme dans mon esprit de proies faciles et pas farouches (je ne savais pas ce que c’était à l’époque), j’ai dit « Banco ! »
C’est un samedi après-midi, sur l’Open Air et sous une bruine légère que je vois un petit maigrichon sauter et gigoter sur la (très grande) scène du nord de Liège. Il chante « Rrose Selavy » et il appelle le public à bouger avec lui. Mais dans l’étendue clairsemée du parc Reine Astrid, peu d’entre eux ont suivi; la veille, ils étaient restés, bravant le déluge, pour Shaka Ponk. Je bougeais pas plus que les autres mais j’aimais bien, alors j’ai noté, pour plus tard.
C’est des mois et des mois après que j’ai réécouté « 5-Step Fever », « Lapis Lazuli », « The Magic », « Four-Poster Ride » et tous les sons un peu rétro de Sundogs. Rapidement, j’ai dérivé sur Canopy, leur premier album ; entre « Crooked Head », « If A Kid » et « Late Lights » ça ressemble un peu à The Shins, The Kooks, ou Band of Horses, pour ce que j’en connais, mais ça me fait surtout penser à du Pheonix époque United. Paraît que c’est de l’alternatif… moi, sauf grossières exceptions, je ne sais pas mettre un genre à une musique pop, mais je dirais juste que c’est le genre de trucs que je mets le samedi matin juste après m’être levé, tout guilleret, en buvant mon thé, et en arrosant ma fausse plante morte.
Quand j’y pense, il n’y a presque que des hits en puissance sur ces deux albums. Alors quand je vois même pas 30.000 vues sur « It’s Alright », que je me rappelle qu’au final on ne se brûle pas à la chaleur humaine et que je n’aime définitivement pas les « festoches », oui, pour le coup, je suis bien embêté…
Ecoutez Great Mountain Fire, c’est bien.
À bientôt peut-être…
Plusieurs jours après, ils se retrouvèrent par hasard en milonga.
Il essayait de faire bonne figure, de rester digne, mais souffrait encore moralement des stigmates et des plaies, ressentit par lui comme un abandon, vécu par cycles comme une malédiction, d’une fin aussi rapide que soudaine.
Il était amoureux, elle l’aimait bien… l’addition d’un mot qui sonne en général le glas d’une relation bancale.
Il se souvenait de leur première rencontre ; de cette jolie brune solaire à l’œil vif et espiègle qu’il avait osé inviter un soir de mai. Autrefois enthousiaste et volontaire, c’est son regard qu’elle fuit désormais, mais n’ose finalement pas refuser l’invitation.
Le cœur qui bat, le souffle court, il s’approche… lentement, doucement… il tremble. De sa bulle, il perçoit peu à peu la musique : Fresedo, Buscándote, sa chanson préférée.
Il dansait avec toute la douceur, la tendresse et l’affection qu’il pouvait éprouver pour elle. Et quand ce fût finit, il la pris dans ses bras, la serra fort, très fort, si fort qu’il savait que c’était la dernière fois, qu’il la voyait pour la dernière fois.
Et c’est avec une profonde tristesse, une émotion palpable, et un grand désarroi, qu’il lui chuchota : « J’suis pas mauvais dans l’fond tu sais… j’suis pas mauvais dans l’fond…»
Il aurait voulu que la cortina dure des heures, des jours, des mois, une éternité… mais au bout d’un moment, et avec des mots qui résonnèrent tel un tourment, tel un couperet, elle lui dit : « Au revoir λουλουκο, à bientôt peut-être… »
Il n’a rien dit. Il n’a pas bougé. Il l’a juste vu s’éloigner. Il l’a juste vu s’en aller.
Il ne la reverra jamais plus. Elle ne lui répondra jamais plus.
La valse était tout simplement terminée.
Remembranzas et Oblivion
« Como Aquella Princesa »
« Remembranzas »
« Sõnar y Nada Más »
« Comme il faut »
« Patético »
« Buscandote »
« Tango Apasionada »
« Oblivion »
« Libertango »
Il lui arrivait parfois de regretter, regretter de ne pas s’y être mis plus tôt. Sa vie aurait-elle différente ? Serait-il devenu prof ? Aurait-il fait des démos ? Aurait-il eu le talent suffisant déjà au moins pour être capable de le faire ? En tout cas, il est probable que son expérience avec le tango aurait été très différente. Car pour tous les moments de déprime, il y a eu un nombre incalculable de fois où on l’avait aidé, soutenu, avec bienveillance et simplicité. Au final, il avait eu beaucoup de chance, il n’avait jamais rencontré de gens vraiment méchant, au pire des gens qui l’ignorent.
Il repensait à tous ses professeurs, à qui il devait tout, qui ont joué d’ingéniosité pour lui enseigner les fondamentaux, le préparer aux bals, avec des chaises déplacées faisant office d’obstacles. Il repensait à toutes ces danseuses promptes à lui faire pratiquer, que ce soit la salida, les sacadas, les volcadas, les boléos, les tours, les ochos cortados, les ochos milongueros… l’habituer à adopter la bonne posture, le bon placement de tête, à coups de malicieux pincements sur l’épaule. Il repensait à toutes ses danseuses pro avec qui il avait eu l’occasion de danser, qu’il avait invité naïvement sans savoir qui c’était, et desquelles, pour la plupart, il avait eu un grand sourire en retour. Il repensait à tous ces verres partagés, ces moments complicité et de rires à gorge déployée.
« Quand on y pense, à bien des égards, ce que l’on vit dans le tango – joie, tristesse, déception, bonheur, surprise, travail, effort… – est transposable à l’identique dans bien des domaines de la vie en général. Le tango c’est un patrimoine, une danse, une musique, mais c’est aussi, et surtout, des personnes qui composent et font vivre cet univers. Et même s’il peut être snob ou cruel parfois le temps d’une milonga, il est aussi rempli de gens formidables à qui, aujourd’hui à travers ce texte, j’ai tout simplement envie de dire… « merci ». »