Racines

Que la vie est drôle parfois.

Je suis un gars de la ville, un vrai Parisien. Je suis né à Paris, dans la capitale, dans le nord du 18ème, en plein milieu de la goutte d’or. La rue Stephenson, la rue Léon, la rue Marcadet, la rue d’Oran étaient mes terrains de jeux. J’ai grandi dans ces lieux époque moto-crottes Chirac, et quand Juppé était encore maire du 18ème. J’ai grandi avec le métro, avec les magasins, avec les cafés et les épiciers dans les coins, avec le multiculturalisme des quartiers populaires. Au collège, mes potes s’appelaient Loga, Samir, Carlos, Gabriel et Roger… On appelait des restos chinois « des chinois », des restos indiens « des indiens », des kebabs « des grecs », mais pas encore des épiceries « des arabes » ; je me demande parfois comment c’est venu ça… J’aime les lumières qui se reflètent sur la Seine, je n’aime pas les bouchons mais j’aime la circulation des villes, l’entendre vivre, respirer. Mais la ville me fait peur parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir aux autres si on ne fait pas le premier pas.

Un jour, j’étais à une terrasse de café quand un mec les cheveux hirsutes, portant une grosse croix en bois et une demie chaussette, m’a fait un speech sur le monde, sur la vie, sur sa vie, qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il en avait plein de sa famille en Corse, la même que celle de Colonna. Je l’ai regardé avec un sourire un peu gêné, je l’ai écouté… il était ému, s’est mis à pleurer et il m’a dit merci ; personne n’avait pris le temps de faire attention à lui. Je me dis qu’il n’y a que dans la ville qu’on peut faire ce genre de rencontre…

Et maintenant, en plein milieu de la campagne d’une province Portugaise (c’est dire si je bien isolé !), je me rappelle où sont mes racines. Mes racines sont dans la terre, mes racines sont dans la pierre. J’aime les maisons en gros blocs de pierre de taille si typique de la région. Des carrelages et des céramiques sur le mur des immeubles. J’aime la vie douce et lente de la campagne, des insectes qui font du bruit la nuit, des chiens qui aboient et des chats qui se faufilent, pouvoir entendre au loin quelqu’un qui vient, et pouvoir se coucher au milieu d’un champ, au milieu du jardin, être au calme. Lever les yeux et voir le ciel étoilé qui s’offre à soi. Être dans sa bulle… J’aime manger les pommes du jardin pas mûre, et avoir mal à l’estomac pendant tout l’aprem. J’aime voir les gens se sourire, ou se faire la gueule, pas parceque c’est « normal » mais juste parcequ’ils se sont embrouillés en jouant aux dés au café, faire partie du même village, de la même famille, de les voir tous s’appeler « tonton », « tata » ou « cousin » alors qu’ils ne se connaissent quasiment pas. J’aime entendre les gens appeler quelqu’un « monsieur l’ingénieur » alors qu’il n’a pas dépassé le BEPC. Tout ça, ça fait partie du folklore. Mais la campagne me fait peur aussi parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir au monde si on ne fait pas le premier pas.

Un jour, je me baladais dans les rues de Viana, la « grande » ville locale, lorsqu’une petite vieille dame probablement aveugle faisant la manche m’a alpaguée et m’a dit « estàs tan lindo meu filho ! que lindo menino lindo ! ». J’ai toujours été sensible à la flatterie mais quand même. Alors je lui ai filé une pièce, et quand je lui ai donné, elle avait l’air très étonnée ; un sourire, une larme, un merci. Faire la manche à la campagne… Ça relativise.

Je me demande parfois si ma vie aurait été radicalement différente si j’étais né ici, si j’avais grandi ici. Je serais peut-être déjà marié, déjà casé. J’aurais peut-être déjà des enfants, et j’aurais méprisé les « avec » et les « champigny », tous ces émigrants qui font les kékés une fois revenus au pays. J’aurais probablement travaillé dans le bâtit ou dans la mécanique, un métier manuel. Ou peut-être aurais-je été professeur ou politique, et je serais parti m’exiler dans la ville ou, pire, à Paris… Quelle ironie.

Je n’ai jamais idéalisé le Portugal, ou, par extension, je n’ai jamais idéalisé la province ni la campagne. Je n’ai jamais idéalisé non plus la capitale. Ils font partie de moi comme un tout indissociable. On me demande parfois si j’aurais pu vivre ici. De la même manière qu’on me demande parfois comme je fais pour pouvoir vivre à Paris…. Mais ne peut-on pas aimer le doux et l’amer, le sucré et le salé, les deux faces d’une même pièce ?

Je crois moi que c’est simplement une question de contexte. Je me souviens, quand j’étais encore avec mon ex, que j’adorais la campagne Tourangelle, me balader dans le marché de Loches un samedi matin. Elle pensait que c’était une torture pour moi, mais c’était sa sœur que je n’aimais pas. J’ai aimé visiter La Rochelle, et j’ai aimé visiter la gironde et marcher dans les rues de Bordeaux. J’aime Paris, pouvoir sortir me balader, être surpris qu’il y ai encore des boulangeries ouvertes à minuit, et trouver sur le parvis une milonga à Opéra. Et si… Et si on pouvait ne pas choisir… ?

Je regarde les étoiles. Je réfléchis. Je me dit que je suis bien ici, et que je me languis de Paris.

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