La nuit, quand je n’arrive pas à dormir, j’aime écrire, j’aime raconter des histoires… sans ambition évidemment -et d’ailleurs, c’est pas toujours très bon- autre que celle de partager le temps d’un mémo, décrire en quelques mots, un souvenir, un sentiment, une émotion. Bien que parfois exagérément dramatique, le texte qui suit est la retranscription plus ou moins fidèle et romancé, raconté à travers mes yeux et ma perception, de mes souvenirs, de ma modeste expérience vécue pendant près de deux ans et demi de Tango.
« Como Aquella Princesa »
On ne croirait pas, et ce n’est certainement pas Annalisa qui le contredira, mais quand on danse en milonga, certaines miradas commencent avant même que ne débute la prochaine cortina… Il est sur la piste en train de danser quand il la voit entrer, magnifiquement enveloppée dans sa belle robe noire imprimé fleur, qui sublime encore plus cette jeune fille belle comme un cœur. Il l’avait déjà remarqué les semaines précédentes, et avait déjà eu l’occasion, dans un moment de lâché prise et d’abandon, le plaisir noble d’échanger avec elle quelques pas.
Un tour vers le bar, il lui dit « bonsoir », elle ne se souvient probablement pas de son prénom, mais elle le reconnaît, c’est déjà ça… Il l’invite. Ils se lancent. Il s’applique et essaie, comme à son habitude, de la guider avec douceur, rondeur, délicatesse et mélodie. Mais malgré tous ses efforts, elle n’esquisse pas un seul sourire ; comme blasée, ennuyée, d’une série d’enchaînements plats et sans reliefs. A l’écoute de celle qu’il a dans les bras, il s’en rend très vite compte… et ce cruel constat lui fait mal. Car il n’arrivait pas à avoir ce qui lui procure ce sentiment de jouissance intérieur ; l’impression éphémère d’avoir pu lui donner un peu de gaieté et de bonheur.
C’est fini, il lui dit « merci » et vont se rasseoir. Pendant qu’il se tue à jouer de la mirada, à chercher la compagnie d’une nouvelle partenaire le temps d’une unique tanda, elle, avec ses quatre ou cinq prétendants, n’a pas ce souci ; elle est déjà partie… avec un éternel habitué, un prof, contre lequel il ne peut pas lutter. Alors qu’il la voit et l’observe évoluer au gré des notes de Pugliese, les danseurs plus expérimentés, eux, viennent tout juste d’arriver.
Encore frais dans cet univers ouvert mais endogame, pas si différent de n’importe quel autre univers hiérarchisé et féodal, il sait que ce soir, il sera, une nouvelle fois, dans l’ombre noire ; un invisible anonyme au milieu des plus vieux milongueros…
« Remembranzas »
Rien ne le prédisposait à faire du tango ; ni même à faire de la danse en général. Quand il était gamin, il essayait de dupliquer par mimétisme les pas de M.J. dans « Thriller », et il se souvient avoir bougé une à deux fois sur l’air de la Lambada avec Tata, mais sans plus. Pour autant, sans trop savoir pourquoi, si c’est à cause d’un Libertango entendu à la télé, d’un Gotan Project à la radio, ou d’un Al Pacino aveugle, tendre et malicieux le temps d’une scène dans « Le Temps d’un Week-end », il a toujours été attiré par le tango.
Il y a près de 20 ans maintenant quand il avait 15 ans, il y a plus de 10 ans déjà quand, au détour d’une discussion avec un collègue de bureau, il lui disait vouloir « faire du tango », et que « la salsa c’est clairement pas pour moi », quand bien même ce soit une danse plus jeune, énergique et populaire. Sur beaucoup d’aspects, l’image très cérébral et -c’est une idée reçue- presque torturé, mélancolique et romantique que renvoi le tango, un peu comme le fado, lui correspondait totalement.
Pour lui, le tango, c’était l’art de marcher avec prestance, avec élégance ; l’art de l’esquive et du contre-pied. S’il ne s’était pas lancé avant, c’était probablement par fainéantise mais aussi, et surtout, par timidité excessive ; peur de l’échec, peur de ne pas réussir… peur du rejet, peur du jugement aussi. Considérations au final bien dérisoires au regard de ce que cela vous apporte quand on prend le risque de se lancer.
Au détour d’une avenue, peu après être revenu dans sa garçonnière d’homme célibataire, fraîchement largué/libéré d’une relation de plus de quatre ans, il voit un prospectus : « cours de tango le vendredi à 500m ». Plus d’excuses, il allait se bouger, il avait décidé de commencer.
« Sõnar y Nada Más »
Entièrement novice et plus jeune élève d’un groupe soudé et solidaire, il a eu la chance d’être accompagné par des danseuses ayant déjà un certain bagage et entièrement bienveillante à son égard. C’est alors qu’il savait à peine marcher qu’on l’a emmené dans sa première milonga ; dans une ruelle sombre derrière le moulin près de la place Pigalle.
Alors qu’il s’engouffre en pleine nuit dans cette allée sans lumières, d’apparence glauque et peu avenante, une fois franchi le pas de la porte, il avait l’impression naïve de voyager, d’être téléporté, à des milliers de kilomètres de là, dans un univers en dehors du temps et de l’espace, fait de belles robes et de pantalons à pince, où Paris se changeait, le temps d’une nuit, en Buenos Aires.
Il existait dans sa ville un microcosme, un univers, une vie, qu’il ne soupçonnait pas. Tous les soirs, au moins quatre ou cinq milongas, avec chacune leur particularité, leur atmosphère, qu’il prenait le temps de sentir, comprendre, afin de s’en imprégner l’esprit.
Il aimait observer ces couples, jeunes et moins jeunes, observer leur façon d’inviter, observer leur façon d’échanger, sans prononcer le moindre mot, observer leur style, leur technique, leur manière de se mouvoir sur la musique, et essayait, telle une éponge, d’absorber tout ce qu’il voyait. Il les regardait avec des yeux émerveillés, comme un gamin que le père noël vient réveiller, comme un ado que cette fille aimé en secret vient d’embrasser.
Il se disait, alors impressionné, qu’il n’y arriverait pas, qu’il n’aurait jamais autant d’aisance qu’eux ; devoir gérer la piste, les autres couples, devoir gérer les pas… Mais il s’en moquait. Il ne s’imaginait pas un seul instant abandonner. Il aimait prendre des cours. Il les attendait avec impatience chaque semaine.
« Il faut du temps pour être un bon danseur tu sais ? Au moins deux ou trois ans, t’es sûr que t’auras pas envie de laisser tomber ? » Il répondait toujours par « oui » avec un ton direct et franc. Car il n’avait pas d’ambitions démesurées. Il voulait être lui, il voulait s’amuser, il voulait prendre soin et apprendre à guider. Il voulait rêver, et rien de plus.
« Comme il faut »
Transfert de poids, marche, énergie, inertie, dissociation… le tango s’appuie sur des concepts quasi géométriques finalement très simple et évident. Pour autant, cette recherche systématique du « rien », de la bonne posture, de la pureté du geste, dans un tempo choisi et maîtrisé, est un travail technique, long et difficile.
Il faut chercher l’axe, l’énergique et le relâché, le dynamisme et la fluidité, la clarté sans brutalité. Comme une langue avec ses règles, sa grammaire, sa syntaxe et son vocabulaire, il n’y a pas ou peu de mouvements chorégraphié dans le tango tel que pratiqué en bal, le but ultime étant un guidage universel permettant l’improvisation avec n’importe quelle danseuse. De cette improvisation, de ce guidage universel, émerge du danseur un ton, un caractère, une mélodie, une musicalité. En plus de l’improvisation et de l’interprétation du morceau, le danseur et la danseuse ne sont pas seuls sur la piste. Ils font partie d’un bal, d’un tout, soit très harmonieux, soit complètement chaotique.
Jadis il pensait naïvement, et une part de lui le pense toujours, que le bon guidage pouvait être proposé à n’importe quelle danseuse à l’écoute, même si celle-ci ne connaissais pas le pas. Car il estimait qu’en cas d’erreurs, de mouvements non voulu, c’est parce qu’il n’avait pas su donner le bon message, le bon guidage. Et il aimait répéter à l’envie que dans le tango, le danseur interprète la musique là où la danseuse interprète le danseur…
Même s’il n’y arrivait pas parfois, il aimait être à l’écoute ; il aimait l’inattendu, détecter quand une danseuse s’était habitué à une répétition de pas enchaînés, afin de lui tendre des pièges, de la surprendre. Il n’aimait pas les zones de confort. Il attendait de l’énergie, de la réactivité. Mais il essayait toujours de s’assurer que les erreurs ne se voient pas, et s’intègrent naturellement dans une suite de pas.
« Patético »
Il s’était rendu compte que le tango pouvait être très ingrat parfois. Il peut vous gratifier d’un immense bonheur, tout comme vous remplir d’une infinie tristesse. Surtout, il ne vous récompense pas toujours des efforts réalisés pendant des semaines et des semaines. Au début prudent et hésitant, il faut savoir se faire violence avant d’avoir le courage d’inviter quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans garantie du niveau, de comment va réagir la danseuse, va-t-elle suivre, va-t-elle vous faire un monologue sur la technique et l’abrazo, sur le rythme… va-t-elle tout simplement apprécier ou vous engueuler ?
Ses premiers pas en bal et en pratique furent comme une torture. Il se souvient de cette danseuse qu’il a fait tomber, un dimanche soir froid et pluvieux où il s’était décidé à aller dans une pratique à République. Il se souvient de cette danseuse impossible à guider et qui n’arrêtait pas de gigoter. Il se souvient de cette danseuse qui ne comprenait pas son guidage, ne percevait pas les nuances, ne discernait pas les subtilités, et qui l’a laissé en plein milieu de la piste. Il se souvient de toutes ces filles qui le snobent et qui l’ignorent, alors qu’il n’a jamais voulu être en demande. Il se souvient de cette danseuse dont le pied s’est fait accroché et qui poussa un cri de douleur et d’effroi, le laissant la mine confuse et déconfite, blessé moralement de savoir qu’il avait fait mal alors qu’il avait travaillé des mois pour gagner en assurance, en crédibilité…
C’est dans tous ces moments moralement difficiles que c’est le plus dur. Car l’appréhension de se retrouver une nouvelle fois dans une situation compliquée, ou de ne pas avoir du tout d’opportunité de danser, sonnait comme une mise en garde et impactait sévèrement sa motivation. C’est dans ces moments-là qu’il avait envie de tout arrêter, et qu’il se demandait déprimé et blasé : « finalement, à quoi bon ? »
« Buscandote »
Quand il parle de tango aux non-initiés, le premier mot qui leurs vient à l’esprit est « sensualité ». Pour autant, il n’a jamais vu le tango de cette manière. Il en avait évidemment parfois profité, s’était physiquement rapproché, de filles totalement en dehors de ce monde, de cet univers, et au moins autant intéressé par lui qu’intrigué par le tango en particulier. Mais il tenait à ce qu’il n’y ait pas d’amalgame.
Bien qu’il eût commencé le tango après une déception amoureuse, un déchirement sentimental, il ne s’était jamais lancé avec arrières pensées, en ayant à l’idée de multiplier les conquêtes ; plaire oui, séduire oui, mais pas seulement, pas vulgairement. « Dans toute activité, personnelle ou professionnelle, il ne faut pas se lancer par prétexte, il faut vivre les choses avec passions, c’est encore la meilleure façon de réussir. Surtout, ce qui te motive, ce qui t’enflamme, ce qui te permet de t’affirmer et te définit en tant que personne, c’est ça qui est attirant. »
Dans le tango, il existe trois type d’abrazo : celle de pratique, l’ouvert et le fermé. Et si dans l’inconscient populaire le tango est une danse sensuelle, c’est à cause de la vision extérieure -en grande partie erronée- de la posture très rapprochée, poitrine contre poitrine, telle que dansé en bal qui laisse imaginer une relation quasi érotique entre le danseur et la danseuse. Sauf qu’outre la dextérité supplémentaire que demande l’abrazo fermé, laissant moins d’espace pour les jambes et l’exécution des pas, pour lui qui n’aimait pas la promiscuité, rentrer dans la proximité intime d’une inconnue, réaliser ce déclic, a été particulièrement difficile. Car il ne voulait pas en profiter, ni donner l’impression qu’il allait en profiter, son intérêt était ailleurs.
Il aimait dire qu’on ne triche pas au tango, qu’on ne triche pas avec un abrazo, et le sien était ce dont il était le plus fier. Il ne voulait pas ressembler à un autre danseur, il voulait avoir son style, à la fois doux et subtil, son caractère, sa manière de faire. Il essayait de relativiser, il ne voulait pas s’enflammer, mais les plus beaux compliments de sa vie il les avaient eus grâce au tango, et ça le rendait tout simplement heureux et épanoui. « Concernant ton abrazo… c’est simple, j’ai rien à dire. En tant que professeur, je peux enseigner une technique, donner des indications, des corrections, mais toi, t’as quelque chose qui ne s’apprend pas. Quelque chose qui vient de l’éducation, du caractère, de galant ou de chevaleresque, je ne sais pas, mais qui est vraiment très agréable. »
A son entourage, il expliquait : « La tango peut paraître macho, c’est l’exact opposé en réalité. On n’impose pas au tango, on suggère ; on ne commande pas, on propose. On pourrait croire que c’est l’homme qui guide, alors oui certes, mais c’est la danseuse qui décide de suivre ou pas, d’exécuter ou pas, les pas que lui indique le danseur. Il faut savoir guider avec humilité et respect. Et c’est ce qui transpire de façon exagérée du « chamuyo » argentin, du côté séducteur, de la mirada… c’est l’essence même de la philosophie du tango ; un ensemble de codes d’apparence snob et compliqué qui sous-entendent une manière fière, mais toujours très humble et respectueuse, d’inviter quelqu’un et de lui dire « donne-moi l’opportunité de te plaire sans prononcer le moindre mot ». »
On lui demandait souvent, d’autant plus avec le temps, comment il faisait pour ne pas arriver à rencontrer quelqu’un en bal, vu le temps qu’il y consacrait, comment faisait-il pour n’avoir aucune opportunité ? Or sa plus grande hantise était d’avoir une réputation pétée, celle du petit jeune qui fait du tango pour draguer ; une hantise poussée à l’extrême. « Non ! Non ! Tu peux pas faire ça ! Le tango c’est très bien, c’est OK ; mais entre les morceaux prends le temps de sociabiliser ! Toi t’enchaîne sans dire un mot en baissant la tête, tu demandes même pas le prénom de la danseuse ! » Et c’est vrai qu’il s’en foutait un peu. « Prends ton temps, on est bien, on est cool. »
Aujourd’hui passionné, il n’imaginait pas être avec quelqu’un sans pouvoir le partager. Si bien qu’il avait fini par utiliser le tango aussi comme un moyen de tester une compatibilité, une alchimie. Malgré tout : « Je ne rencontrerais jamais personne via le tango, d’une part parce que c’est un petit monde où les opportunités ne sont pas si fréquentes, d’autre part parce que j’essaie de ne pas donner l’impression d’être en recherche, je ne veux pas d’amalgames, si bien qu’il est hautement improbable qu’une fille puisse croire à un début d’approche. ».
Surtout, il voulait transmettre. Donner l’envie d’avoir envie. Lui qui n’avait pas la prétention d’être un professeur, il aimait, ou aurait aimé, initier des vocations, faire vibrer de sa passion. A tel point qu’il en parlait à tout le monde et tout le temps, et qu’à la fin il devait en être particulièrement soûlant !
« Tango Apasionada »
Il en était à un stade où le tango avait pris une part importante dans sa vie. Dans une recherche quasi obsessionnelle de nouvelles idées, de nouvelles partenaires, d’améliorer sa fluidité et la qualité de son geste, il enchaînait les stages et les milongas. Avec le temps, il s’était rendu compte, non sans une pointe d’amertume et de regrets, qu’il avait petit à petit changé ; là où d’ordinaire il n’aurait jamais rechigné à danser avec une débutante, il s’agaçait intérieurement et déprimait douloureusement quand il n’arrivait pas obtenir le bon tempo, le bon relief, frustré de rater ou qu’on limite sa créativité. La peine morale pouvait s’accompagner d’une souffrance physique, lorsqu’on lui tirait le bras, lorsque la tête était mal placée ou lorsqu’il devait forcer le geste, contrebalancer un déséquilibre ; lui qui voulait, misait, cultivait pompeusement un guidage subtil et sans efforts.
Il comprenait alors toutes ces danseuses magnifique qu’il essayait d’inviter en vain. Il n’avait rien d’un maestro, il n’avait que deux ans de tango, il n’était pas spécialement beau, et n’avait avec elles jamais échangé le moindre mot ; il n’avait rien d’exceptionnel. Quelles raisons auraient-elles alors de danser avec lui ? Elles qui avaient travaillé pendant des heures, pratiqué jusqu’à ce que leurs pieds en meurt, et souffert des années avant d’être renommée.
Il réalisait les marches qu’il lui restait à gravir, les paliers à franchir, et à chaque étape il devait travailler, redoubler d’efforts. Il avait commencé dans un cours de fondamentaux. Il avait continué à se former, ouvert son cercle, expérimenté d’autres méthodes, d’autres approches. Une fois acquis une petite aisance, et, surtout, un petit peu de confiance, il traînait dans plusieurs milonga, pendant plusieurs mois, essayant différentes salles, essayant différentes orgas. A chaque fois qu’il avait l’impression de stagner, il avait essayé d’ajouter une nouvelle source de matière à explorer. Il avait même commencé à prendre des cours particuliers.
Et il se rappelle ce qu’on lui avait dit : « C’est normal tu sais… passé un certain niveau, tout le monde n’a pas la même passion, les mêmes aspirations, les mêmes ambitions… et c’est à ce moment que c’est presque le plus difficile. Car plus tu veux monter, plus tu veux y arriver, plus l’étau se resserre, plus tu auras du mal à trouver une partenaire… et malgré tous tes efforts, tu peux travailler, et travailler encore, tu n’auras jamais la garantie d’y arriver. »
Il réalisait les marches qu’il lui restait à gravir, les paliers à franchir, et à chaque étape il devait travailler, redoubler d’efforts… Mais inlassablement il s’exécutait. Car c’était ça ou arrêter, ça ou abandonner… et lui voulait être mentalement fort.
« Oblivion »
La jeune fille continue de danser avec son prof, et il sent que ce soir le cabeceo ne fonctionnera pas ; les danseuses ne le regardent pas. Bien que ce ne soit pas dans ses habitudes et qu’il rechigne à le faire, il se résout à les inviter directement… deux refus secs, qui sonnent en lui comme deux coups de poing dans l’estomac.
Presque groggy, les yeux humides et rougis, le vague à l’âme, et dans un échange mental qui confine à la schizophrénie, il se demande alors : « Mais qu’est-ce que tu fous là ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu t’infliges ça ? Tu cherches quoi ? Ça te rapporte quoi ? » « Je sais pas… j’en ai besoin… j’en ai besoin quand ça marche, j’ai besoin de ce retour. » « C’est-à-dire ? » « C’est probablement très naïf, mais je pense que dans la vie il faut donner pour recevoir… J’aime l’idée de me dire qu’on n’est que de passage dans la vie des gens, dans la vie d’une personne, et mon but à moi, c’est de donner à cette personne, le temps de trois ou quatre morceaux, suffisamment de bonheur pour qu’elle ne m’oublie pas.»
Toujours le regard dans le vague il réfléchit, puis reprit : « J’ai peur du vide… Quand j’étais petit, à tous les jeux, j’étais le petit gros que personne ne choisit, ou qu’on choisit par défaut, en dernier, et j’ai peur qu’à la fin il n’y ait plus personne pour me tendre la main quand j’en aurais besoin… Alors je donne parce que faire plaisir, mettre un sourire, illuminer le visage de quelqu’un, c’est tellement valorisant, tellement galvanisant. Et c’est ce que me permet le tango, ce que me permet une milonga… Alors ça paraît flatteur et chevaleresque dit comme ça, ça sous-entend une certaine grandeur d’âme, le désintéressement total… Tu parles ! C’est juste d’une infinie tristesse ! C’est pathétique même ! En réalité, je suis juste qu’un gros trouillard égoïste et égocentrique. J’ai juste peur du vide… j’ai peur de l’oubli… j’ai peur… qu’on m’oubli. »
« Libertango »
Il avait pris l’habitude de marcher… marcher pour pratiquer, marcher de toute la plante de son pied, marcher quand il devait rentrer, à l’heure où le dernier métro avait fini de rouler. Et il repensait à tous ces moments, à tous ces gens qu’il avait croisé depuis qu’il avait commencé.
Il lui arrivait parfois de regretter, regretter de ne pas s’y être mis plus tôt. Sa vie aurait-elle différente ? Serait-il devenu prof ? Aurait-il fait des démos ? Aurait-il eu le talent suffisant déjà au moins pour être capable de le faire ? En tout cas, il est probable que son expérience avec le tango aurait été très différente. Car pour tous les moments de déprime, il y a eu un nombre incalculable de fois où on l’avait aidé, soutenu, avec bienveillance et simplicité. Au final, il avait eu beaucoup de chance, il n’avait jamais rencontré de gens vraiment méchant, au pire des gens qui l’ignorent.
Il repensait à tous ses professeurs, à qui il devait tout, qui ont joué d’ingéniosité pour lui enseigner les fondamentaux, le préparer aux bals, avec des chaises déplacées faisant office d’obstacles. Il repensait à toutes ces danseuses promptes à lui faire pratiquer, que ce soit la salida, les sacadas, les volcadas, les boléos, les tours, les ochos cortados, les ochos milongueros… l’habituer à adopter la bonne posture, le bon placement de tête, à coups de malicieux pincements sur l’épaule. Il repensait à toutes ses danseuses pro avec qui il avait eu l’occasion de danser, qu’il avait invité naïvement sans savoir qui c’était, et desquelles, pour la plupart, il avait eu un grand sourire en retour. Il repensait à tous ces verres partagés, ces moments complicité et de rires à gorge déployée.
« Quand on y pense, à bien des égards, ce que l’on vit dans le tango – joie, tristesse, déception, bonheur, surprise, travail, effort… – est transposable à l’identique dans bien des domaines de la vie en général. Le tango c’est un patrimoine, une danse, une musique, mais c’est aussi, et surtout, des personnes qui composent et font vivre cet univers. Et même s’il peut être snob ou cruel parfois le temps d’une milonga, il est aussi rempli de gens formidables à qui, aujourd’hui à travers ce texte, j’ai tout simplement envie de dire… « merci ». »
Il lui arrivait parfois de regretter, regretter de ne pas s’y être mis plus tôt. Sa vie aurait-elle différente ? Serait-il devenu prof ? Aurait-il fait des démos ? Aurait-il eu le talent suffisant déjà au moins pour être capable de le faire ? En tout cas, il est probable que son expérience avec le tango aurait été très différente. Car pour tous les moments de déprime, il y a eu un nombre incalculable de fois où on l’avait aidé, soutenu, avec bienveillance et simplicité. Au final, il avait eu beaucoup de chance, il n’avait jamais rencontré de gens vraiment méchant, au pire des gens qui l’ignorent.
Il repensait à tous ses professeurs, à qui il devait tout, qui ont joué d’ingéniosité pour lui enseigner les fondamentaux, le préparer aux bals, avec des chaises déplacées faisant office d’obstacles. Il repensait à toutes ces danseuses promptes à lui faire pratiquer, que ce soit la salida, les sacadas, les volcadas, les boléos, les tours, les ochos cortados, les ochos milongueros… l’habituer à adopter la bonne posture, le bon placement de tête, à coups de malicieux pincements sur l’épaule. Il repensait à toutes ses danseuses pro avec qui il avait eu l’occasion de danser, qu’il avait invité naïvement sans savoir qui c’était, et desquelles, pour la plupart, il avait eu un grand sourire en retour. Il repensait à tous ces verres partagés, ces moments complicité et de rires à gorge déployée.
« Quand on y pense, à bien des égards, ce que l’on vit dans le tango – joie, tristesse, déception, bonheur, surprise, travail, effort… – est transposable à l’identique dans bien des domaines de la vie en général. Le tango c’est un patrimoine, une danse, une musique, mais c’est aussi, et surtout, des personnes qui composent et font vivre cet univers. Et même s’il peut être snob ou cruel parfois le temps d’une milonga, il est aussi rempli de gens formidables à qui, aujourd’hui à travers ce texte, j’ai tout simplement envie de dire… « merci ». »
Merci d’avoir partagé avec autant de liberté (sans égo)
En plus d’être très agréable à lire c’est très percutant, j’ai l’impression de partager une bonne partie du chemin que tu éclaires. C’est beau ! Je vois mieux les angles et les pentes violentes, mais le sommet que tu dessines donne envie de gravir la pente.
Merci au tango de nous donner d’aussi belles vues sur le monde et l’être humain, il ne dépend qu’à nous d’ouvrir les yeux 🙂
Bonne aventure,
Romain
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