Papa

Papa,

Cette nuit, j’ai pas envie de dormir, et comme à chaque moments d’insomnies, je me suis mis à écrire. En spectateur avisé, discret mais attentif, de ma vie sur les réseaux sociaux, t’aurais probablement lu ce message. Et en temps normal, à l’oral, j’aurais dit que tu me fliquais, et toi, t’aurais pris ton air faussement outré, et on se serait pris la tête, comme d’hab’ ; c’est que je connais plutôt bien la bête. En tout cas, ce soir, j’ai pas spécialement envie de faire de la prose, des figures de style, du lyrisme ou de la poésie, et si ça rime, ce ne sera pas fait exprès.

C’est assez ironique, en règle générale, quand je lis sur Facebook des messages cul-cul et neuneu, je trouve ça un peu débile et ridicule. Sauf que pour le coup c’est à mon tour d’être un peu débile et ridicule. J’aime pas faire dans le larmoyant pourtant d’habitude. Mais il me semblait important de réaliser avec quelques mots la photographie de mon état mental à un instant ‘t’. Ça sert à extérioriser paraît… je dois être bon pour la psychanalyse.

Quand j’étais tout gamin, il faut le dire, j’étais capricieux et très con. J’avais tout. Un jour, je me suis réveillé sur le canapé, y’avait plein de lego partout, et on avait passé la nuit à les monter. J’avais une voiture électrique bleue que toi, le mécano débrouillard et bricoleur, avait customisé pour qu’elle puisse aller en marche arrière. Elle était plutôt unique en son genre.

Au primaire, j’avais une veste en cuir retourné marron, superbement belle, dont la manche était toujours sale à force de me moucher avec. Je porte encore des vestes en cuir marron aujourd’hui même si, fort heureusement, la manche est un peu plus propre maintenant.

Je devais avoir à peine dix ans quand j’ai eu ma première moto. Il devait manquer un bon mètre pour que mes pieds touchent le sol, et comme tu le sais, on a fini par me la piquer. Mais je me souviendrais toujours de ses couleurs jaune et bleu.

J’avais un piano aussi, un piano électrique Yamaha dont je regrette aujourd’hui de ne pas avoir appris à en jouer. J’avais After Burner et Super Mario Bros 3. Tu m’avais acheté la cartouche le jour de sa sortie parce qu’on avait vu la pub à la télé. Tu m’avais demandé « t’as eu une bonne note ?», j’avais dit « non ». Tu m’avais demandé « tu feras mieux la prochaine fois ? », j’avais haussé les épaules, et tu me l’avais filé ; il te fallait bien un prétexte. Entre ça et mon tout premier ordinateur, je crois que c’est en grande partie grâce à toi si je suis devenu un geek technophile.

Je me souviens quand je te voyais repeindre ton BJ40 en blanc et que je te demandais « pourquoi en blanc papa ? », tu m’avais répondu « parce que c’est la couleur préférée du président de la République ! ». J’y avais cru. C’est peut-être con mais le blanc fait toujours partie de mes couleurs préférées maintenant.

La liste est longue, j’ai vraiment été gâté. Mais de tous ces souvenirs, celui qui reste, c’est celui où dans un moment de déprime, alors que tous les gamins d’une modeste rue du 18ème t’adoraient et me détestaient à raison, et qu’aucun ne voulait être mon ami, tu m’as dit « je serais toujours là pour toi moi, je serais toujours ton copain à toi… ton meilleur copain »

Un peu plus tard, notre relation, comme beaucoup de relations père-fils, est devenu plus conflictuelle. J’étais capricieux et con, j’étais devenu prétentieux et con. J’avais fini par avoir d’autres copains. J’avais fini par être plutôt doué à l’école aussi. J’aimais bien faire le malin. J’étais en recherche d’approbation, j’étais en recherche de fierté. Je ne comprenais pas quand tu me faisais balayer ton garage et ranger tes outils, alors que tous les autres gamins de mon âge avaient droit à des vacances « normales ». Très égoïstement, je trouvais ça injuste. Je ne voyais pas l’artisan qui travaillait dur au jour le jour pour faire tourner son entreprise et faire vivre sa famille. Te voir à l’œuvre, faire face aux difficultés, m’ont donné un profond respect et de l’admiration pour tous ceux qui ont le courage d’entreprendre.

Avec l’âge et la maturité, nous avions des échanges apaisés. Tu rêvais que j’aille à l’université. T’as insisté pour que je fasse des études supérieures, et j’étais heureux de voir ton regard fier quand j’ai eu mes diplômes et mes premiers salaires. T’as toujours été là, surtout dans les moments difficiles, et si tu m’agaçais parfois, j’aurais bien souvent dû t’écouter plus tôt. Tout ce que j’ai, je te le dois. Tout ce que je suis devenu, je te le dois aussi.

En ce moment, j’ai une grosse barbe et je suis coiffé à l’arrache. Avec ma démarche en dilettante et ma chemise blanche, j’aimerais dire que je fais un peu bobo intello, mais mon reflet dans la glace de l’ascenseur qui m’emmène au 6ème, à l’étage des soins intensifs et à la réanimation de l’hôpital, ne trompe pas ; avec mes cernes et mes yeux rouges je fais carrément clodo !

Je t’avoue que ces derniers jours ont été assez difficiles. Ce sont des épreuves, des moments qui marquent. Je te rassure, il n’y a vraiment rien d’exceptionnel, et bien d’autres gens traversent, ont traversé ou traverseront ce genre d’épreuves.
Mais de ces derniers jours, je retiens trois moments en particulier. Le moment où le médecin urgentiste demande le numéro à appeler en cas d’ultime décision, et que je lui donne mon numéro; devoir l’envisager, prendre conscience de la situation très rapidement, c’est pas évident. Le moment où je te vois inconscient et qu’au fil des minutes la situation se dégrade, que les gens s’affairent autour de toi et qu’on t’emmène au bloc ; honnêtement, j’ai cru t’avoir perdu. Le moment où il faut appeler tour à tour les gens pour leurs donner des nouvelles ; très franchement les premiers appels étaient difficiles… ça fait mal. Mais je crois que le pire, c’est que ça devienne une habitude, de le faire de façon automatique, telle une machine qui répète son speech. J’aimerais continuer à ressentir une douleur humaine, et ne pas devenir complètement blasé et détaché.

Ces derniers temps, je disais souvent de façon très injuste et puérile que tout ce qu’il y avait de bien chez moi je l’avais hérité de ma mère. Et c’est vrai d’une certaine manière. J’aime à penser qu’elle m’a donné l’empathie, la gentillesse et la bienveillance ; la capacité à relativiser, la capacité à aimer.

Toi, t’as jamais été un sentimental, mais c’était ta façon à toi de te protéger, de créer une barrière. Toi, tu m’as appris à avoir la même passion qu’ont les artistes, celle des artisans, le goût du travail bien fait avec précision. Tu m’as appris la rigueur, à être méticuleux. Tu m’as appris à me battre, à lever la tête, à lever les yeux, à avoir le regard franc, à avoir le regard fier. Tu m’as appris à rester fort et digne.

Si je t’en voulais parfois c’est parce que j’avais l’impression que t’avais perdu ça ; que t’avais perdu la foi, que t’avais perdu la flamme. Je projetais aussi sur toi toute la rancœur et le ressentiment de la peine que d’autres m’avaient fait subir, alors que tu n’étais pas responsable. À aujourd’hui 33 ans, j’avais peut-être aussi besoin sur le tard d’émancipation, de me forcer à être totalement autonome et d’enfin devenir un homme. Mais le fait est que j’ai besoin de toi.

Aujourd’hui, tu fais face à un dur, très dur combat. Moi, je ne peux pas faire grand-chose mis à part me souvenir de tout ce que tu m’as appris. Mais je serais toujours là pour toi, je serais toujours ton copain à toi, ton meilleur copain.

Il y aurait encore tellement de choses à dire, mais il est déjà 5h passé et il faudra bien que je me force à aller me coucher… Alors je te donne rendez-vous. Je te donne rendez-vous le 23 Janvier, le 8 Juin, le 16 Septembre… Tu ne m’en voudras pas si je mets d’autres dates d’ici là ; ce seront d’autant de dates, d’autant de moments où j’ai envie que tu sois là.

Ton fils qui t’aime,

Plage de nuit

Elle est belle, ça se voit. Elle est belle comme Hélène de Troie. Depuis la plage, éclairée par une lune encore trop sage, la douce mélodie des vagues donne à la mer un air swag. Face à elle, les lumières de la ville visibles au loin lui semblent comme un asile, et pour rien au monde elle ne bougerait d’un cil. Le vent froid lui caresse les joues. Il y a elle et c’est à peu près tout.

Le regard déterminé elle fixe la houle.

Elle aimerait partir… prendre un bateau, un paquebot, un navire… assouvir son envie de fuir. Elle regarde au loin les lumières de la ville, ce monde à qui elle appartient et depuis lequel tout la retient. Mais elle n’oubliera pas cette nuit, le souvenir d’un autre Lundi; de ceux à qui l’on pense, et à qui l’on sourit.

Toulouse

Est-il possible de visiter une ville autrement qu’en flânant sans buts dans les allées et les ruelles, une glace à la main, par une chaude soirée ensoleillée ? C’est comme ça que je découvris Toulouse.

Dans le tram en direction du centre-ville, je regardais avec curiosité la ville à travers la fenêtre qui m’était donnée à chacun des arrêts, et je ne vis que ce que l’on voit trop souvent dans les grandes agglomérations de province : cette ville ne ressemblait qu’à une simple banlieue parisienne. Et quelle déception de ne voir que des bâtiments sans âmes ; je me dis alors tristement que la France paraît bien fade en dehors de Paris…

J’avais décidé de sortir du wagon qu’une fois avoir trouvé un endroit sympa dans lequel je pourrais profiter de la ville, je m’arrêtai donc au Palais de Justice… au terminus. Un moindre mal, c’était le premier endroit qui ressemblait de loin à un quartier historique. Je me dirigeais vers le centre-ville et découvrit peu à peu sa véritable nature, les trésors discrets que la cité avait à offrir. Un dégradé du laid au beau évoluait au fur et à mesure de mes pas.

La ville rose n’usurpe pas son nom, et l’on comprend aux premiers regards pourquoi ce si joli surnom a été donné à Toulouse. Le centre de Toulouse, c’est un peu comme le 16ème à Paris mais en rose. Tout y est très classieux, et en même temps étiré. Il regorge d’allées et de ronds-points, d’églises et de jardins, et on y trouve des îlots clairsemés de bar à vins à plusieurs recoins. Il s’en dégage une beauté chic à peine prétentieuse, simple et discrète, assez classe et plutôt rare. Toulouse prend soin d’elle, et les Toulousains prennent soin de Toulouse. Rien n’y est grossier ou vulgaire. Ce raffinement se retrouve jusque dans la restauration locale ; dans mon périple, je n’ai dû croiser que deux ou trois fast-food.

Je ne sais pas si mon jugement est biaisé par le comportement pas glamour des filles du 93, ou par l’attitude parfois hautaine des Parisiennes d’adoption, spectacle dont je suis l’humble témoin chaque jour dans la ville de mon cœur, mais les Toulousaines sont à l’image de leur ville. Parmi les vilaines se dévoilent peu à peu des filles dont on peut simplement dire qu’elles sont belles, sans fioritures… naturelles. Elles auront toutes eu le mérite de me faire relativiser la perte tragique de la plus fille du monde. Et je n’oublierais pas le regard malicieux de cette jeune cycliste devant laquelle je m’inclinais pour la laisser passer royalement au passage piéton.

En marchant, j’ai longtemps réfléchis à quoi pouvait me faire penser Toulouse. Et je n’ai rien trouvé. Ou bien si peut-être. Avec ses grandes artères, sa longue avenue, ses jets d’eaux, Toulouse me fait parfois penser à Barcelone… la mer en moins. L’influence Espagnole y est omniprésente. Aussi bien dans l’architecture, que dans le nom des rues, ou au parfum salin qui émane de l’air chaud (à moins que cette odeur ne viennent de l’eau salée de ma sueur, j’ai beaucoup marché, mes pieds s’en souviennent)

Malgré tout, je n’aurais jamais connu un tel sentiment d’insécurité par endroits ailleurs qu’à Toulouse. D’une part parce que, comme dans toutes les grandes agglomérations de province, en dehors du centre-ville, il n’y a pas un chat. D’autre part à cause d’une rencontre improbable, entre une dame faisant la manche et son acolyte me tournant autour jusqu’à ce qu’il s’échappe à mon regard derrière mon dos. Sans conséquences, heureusement pour votre serviteur. Peut-être que l’expérience aidant, j’ai toujours su inconsciemment où et comment éviter ce genre de rencontres à Paris…

De Toulouse je n’aurais eu qu’un seul regret… ne pas l’avoir vécu à deux. Ce texte est mon partage.

Bière et Champagne

Là où les gens préfèrent la bière, moi, j’aime le champagne ! J’aime les bulles qui remontent doucement le long du verre. J’aime tenir une coupe de façon classe et distingué. J’aime le goût du brut un peu amer. J’aime la saveur du doré.

J’aime les souvenirs qui reviennent avec les bulles. Le souvenir des primes que l’on a parfois, mais pas de celles qui font plaisir. Le souvenir des belles choses que l’on a déjà, et que l’on a mis du temps à obtenir. Le souvenir des moments que l’on a vécu une fois, et qui donnent un grand sourire. Le souvenir de ce que l’on n’aura probablement pas, et c’est sûrement ça le pire.

Certaines nuits je m’invente Mirabeau, je joue avec les mots. Le Volner me change en Baudelaire sans les rimes ni les alexandrins, mais encore avec le spleen et avec tout son chagrin. Cela ne mène à rien, c’est certain, mais c’est toujours sympa à lire et, après tout, faut bien…

Je pense alors à toi. J’aimerais te rencontrer toi. Partager les plus simples des plaisirs aux plus enflammés des débats. Se projeter à deux ou à trois, et savoir que je pourrais compter sur toi. Pouvoir écrire des textes qui riment un peu des fois, et dont le sujet, demain, sera toi. Imaginer qu’un beau jour ma princesse fera de moi son roi, et t’avoir près de moi quand l’heure de la mort arrivera.

Je pense aussi à toi. J’aimerais te découvrir toi. Te voir serrer mon doigt et, qu’à travers tes cris, je sois rempli de joie. Avoir la gorge nouée quand, pour la première fois, je t’aurais pris dans mes bras. Immortaliser à la caméra tes tout premiers pas, et avoir les yeux mouillés quand tu prononceras tes premiers blablas…

Quand, à ce moment-là, tu m’appelleras « Papa ».

Lise

Lise est bonne quand elle s’trémousse dans les rues de Lisbonne et tortille du cul à en faire rougir une nonne. A la mesure des beats, elle enchaîne les pas sans accrocs et crânement, se fait mousser des passants accro et à cran, et fais pleurer les cyclopes barbus aux cols qu’elle roule sans farine ni verre dans l’nez. Sans qu’elle ne s’avilisse, Lise, elle n’imagine pas sa vie lisse, et la croque mais sans les dents, c’est technique…

Encore une goutte, de Porto à Lisbonne, mais alors juste un doigt, pour la route; c’est que la recette est bonne.

Lettre à une amie

Ma chère amie,

Vous n’aviez pas cinq ans lorsque nous nous rencontrâmes pour la première fois. Vous aviez été choisie pour moi, je n’avais pas le choix… un mariage de raison dans un monde sans passion.

Sûr qu’à dix-huit ans les hommes préfèrent les sportives racées un brin sauvage, et vos formes de midinettes un peu pataudes ne correspondaient pas exactement au profil dont j’avais rêvé… mais je percevais déjà le potentiel de nos futures aventures, et c’est avec l’impatience du jeune lauréat que je me surprenais parfois à effleurer du bout des doigts votre jolie robe aux lignes pures.

Mais l’idylle naissante pris fin rapidement. Vous vous faisiez féline un peu pétasse, vous vous arrachâtes à moi hélas ! Et c’est la tête basse que, las, je dus me résoudre à vous oublier.

Ah ! Il serait malhonnête de dire qu’alors loin de moi je n’en ai pas profité comme une bête. Bien d’expériences ont traversé mon existence, et mon parcours loin de vous fût jalonnées tour à tour d’aventures plus ou moins courtes (et parfois très courtes, car disons-le sans détours, je poutre).

Avec cette beauté noire tout d’abord qui vous ressemblâtes beaucoup. Passer de chatte à blatte n’est pas si douloureux, et je garde des souvenirs heureux de mes premières fois avec cette jeune et belle amazone.

Après, soyons honnête ma mie… c’était une vraie mamie ! Elle avait un gros cul et ses accélérations en plein action étaient poussives. Et même si elle était petite, agréable à manipuler et pas bien farouche, il fallait vraiment la traîner. Je changeai donc pour une française plus agressive (elles le sont toujours, à l’aise… et subversives !).

Elle était belle, trop belle sans doute… et réactive. « Tu vas faire quoi avec elle ? Elle va trop vite ! C’est une petite bombe !» me disait-on souvent. Mais qu’importent les gens qui lui tournaient autour à lui faire la cour, je la bichonnais tous les jours.

Ah bien sûr, j’avoue sans honte ne pas toujours avoir été très fidèle… j’ai eu le plaisir sans remords de toucher pêle-mêle à des italiennes, des japonaises, des allemandes… Mais je revenais toujours vers la mienne, celle un peu niaise, aux yeux en forme d’amande.

Après bien des années, nous nous retrouvâmes alors que, la mort dans l’âme, je dus me résoudre à me séparer de mon ancienne belle qui, par faute d’attention dont je suis entièrement coupable, dépérissais dans un coin.

Depuis, la suite, les souvenirs que l’on a ensemble, vous les connaissez. Les départs à l’arrache à cinq heure du matin quand tout était éteint, les chargements à l’excès, les chemins boueux et bosselés, les road trip à Tours, Loches, Amboise, Le Blanc, Lille, Liège et au-delà…. Les filles avec qui j’ai partagé votre intérieur. Les frayeurs aussi que vous m’avez données parfois quand vous refusiez de démarrer, ou quand vous aviez une fuite (à votre âge ! tout de même !) Pour sûr, durant toutes ces années, je ne vous ai pas ménagés.

Aujourd’hui vous avez 18 ans, et je profite de notre dernier voyage pour vous dire ces mots, ces trois mots simples et sincères : je vous aime.

à ma fidèle auto… ma Twingo.

Ouvre la porte

J’t’ouvre la porte, tu m’souris, j’suis conquis, et le reste en cet instant, vraiment, peu m’importe.

Une bise, un verre… entre nous tout est clair. D’un coup tu m’fixes, c’est sévère… j’ai l’cœur à terre. Mais comment résister à tes grands yeux clairs ? L’air hagard, je n’soutiens pas du r’gard, et ferme les yeux… comme un bâtard ! C’est alors que les sens se font plus vivaces. Plus que tu n’le penses, je n’suis qu’une limace.

Lentement, tu t’approches. Rapidement, les effluves magiques et odorantes émanant de ta tête, ton cou, ton buste, tes bras… ton corps entier m’entraînent dans un profond rêve éveillé. Et c’est à moitié sonné qu’un frisson m’parcours la peau, et que j’ t’emmène vers un espace clos. Là on dîne, histoire d’avoir un peu d’repos. Pour moi en tout cas, ce n’sera pas de trop.

Une fois finis tu te fais ludique, tu n’en es que plus divine. J’attache alors tes mains à la mezzanine, et tes cuisses sur mes hanches me boudinent. J’prends ta bouche, comme j’te touche. J’vais vers le cou, ça marche à tous les coups. J’descends vers l’épaule, comme si j’buvais d’la gnôle, et ça m’rend complètement saoul… mais bordel, hé, j’suis où ?! J’m’attaque à la poitrine, coquine, elle a l’goût d’mandarine. Mais j’vais m’arrêter là, ça n’regarde que toi et moi. Et quand finiront nos ébats, j’garderais l’souvenir de toi, nue, allongée sur mon lit avec pour seule lumière que celle de la nuit.

Avant d’partir, j’te rhabille, remets ton manteau, ton enveloppe, ton hermine que j’estime, estime qui va haut, tout là-haut vers des cimes à m’en faire courber l’échine. J’te prends dans mes bras une dernière fois. Un dernier bisou, c’est vraiment très doux. Et j’commence à m’sentir mal, putain j’deviens complètement pâle.

Jolie brindille douce et câline, espiègle et taquine, c’est pour moi comme une mort fine quand j’te laisse et que tu m’délaisses dans cette chaude nuit d’été. Car quand vient le moment de te quitter, toi la jolie poupée, j’aimerais te garder dans la caisse, que tu sois ma princesse, mais c’est avec un grand sourire que tu t’enfuis. J’tiens à toi moi, et puis ? De toute façon c’est du tout cuit, j’suis carrément maudit…

T’ouvres la porte, tu m’souris, j’suis détruit, et savoir quand tu reviendras en cet instant, vraiment, c’est tout ce qui m’importe.

Alors maintenant… on fait quoi ? On s’revoit finalement ou… pas ?

Ombres ordinaires

On est en mai. On est en mai mais il pleut. Il pleut d’une petite pluie fine qui vous mouille sans vous tremper. Dans les lumières de la ville c’est une ombre qui s’égare et échappe aux regards.

Il fait son job, son taff, il déambule dans les couloirs l’air un peu hagard. Réciter son speech, tendre la main, prendre son panier et s’en aller, encore et encore, depuis au moins dix ans… Il a arrêté de compter il y a longtemps.

On lui avait dit que la société ne le laisserais pas tomber, mais même le gars de la CGT l’a oublié. Il cherche les sourires. Il aimerait parler, s’adresser aux gens qui « comptent » encore. Le regard fuyant, ils l’ignorent, ils ne veulent pas subir le même sort. Ils ne veulent pas voir ce qui les attendra peut-être un jour avant la mort : le placard, un placard en carton, près des aérations, pour seul confort.

Il a bu un wisky bon marché, peut-être deux ou peut-être trois, il ne cherche pas à savoir. On n’a pas voulu lui donner plus à boire. Alors il carbure au rouge, le litron de rouge des collègues qui pique un peu. Il y a beaucoup de nouveaux et le secteur continue de recruter. On ne fête pas les arrivées, et il n’y aura jamais de beaux départs.

Il sait que ce soir, ils dormiront dans une gare.

Bad beat

Perdu dans ses pensées, mâchoire et poings serrés, le regard fixe, regardant au loin un point tout proche, il n’arrivait pas à se détacher de cette question, la seule, l’unique : comment gagner la partie ? Quel coup jouer ?

Avoir le bon timing, marcher sur un fil, funambule improvisé des aléas de la vie. « J’ai toujours un coup d’avance » disait-il sûr de lui, « parce que je ne veux pas être surpris. » Être pris de court, paraître faible, ne plus dominer le jeu, la partie, l’impuissance, la dépendance, voilà ce qu’il haïssait le plus. Déjà pourtant il avait connu cet état de manque intérieur, et il se haïssait comme cela. La dépendance c’est pour les faibles; tu es un faible. « Relève la tête ! Regard droit ! Dos relevé ! » s’ordonna-t-il. Mais l’ami schizo ne parle pas assez fort à côté du démunis qui hurle sa peine. Dès lors, inlassablement, toujours les mêmes questions : comment gagner ? comment gagner ? quel coup jouer ?

Cette question l’obsède. Les yeux révulsés, sec et rougis, le regard noir, cette question l’obsède.

Et il hait cet adversaire imprenable, qui paraît prendre les coups fins comme les plus directs sans broncher, sans sourciller. Es-ce de l’indifférence ou du mépris ? Du dédain peut-être mais sûrement pas du respect. Assurément à ce jeu-là, le nerf de la guerre est de savoir garder son sang-froid. Le duel psychologique est intense et l’adversaire efficace. Toujours des doutes. Et si c’était vraiment de l’indifférence ? Ne serait-il pas en train de jouer à un jeux dont il serait le seul participant ?

Cette question l’obsède encore. Le corps mou, le visage triste, gris et pathétique, cette question l’obsède encore plus.

Mais ce n’est plus de la haine qu’il ressent à présent mais de la détresse. Il voudrait demander de l’aide, pleurer, se lamenter sur sa peine, la crier, l’hurler, la vomir sur le monde. Il voudrait croire au destin, se tourner vers la chance, Dieux, le Diable ou Bob, peu importe tant qu’il peut-être d’un quelconque secours.

Perdu dans ses pensées, le regard vague, au milieu de l’assistance, mélancolique, il observe tour à tour les gens autour de lui. Chacun d’eux lui sourit, sauf lui. Les temps changent, il faut savoir tourner la page. Double paire, carré d’as… j’ai perdu.