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Pas amoureuse, partie 6

Sans le ménager, elle l’avait déjà laissé tomber. Et c’est un peu échaudé qu’il avait appréhendé l’idée de la retrouver. Les jours précédents, ils avaient échangés comme aux premiers instants ; la passion alternant à la complicité malicieuse qui transpirait à chacun des mots prononcés par les deux amants.

Avare et ingrate avec lui parfois dans la façon de se donner – de lui donner du temps, de lui donner de la présence… de lui montrer son intérêt et sa toute relative amitié – il était sa bouée, le point d’ancrage qu’elle pouvait retrouver après qu’elle ne se soit un peu trop dispersée. Une fois encore elle avait besoin d’être rassurée, égayée d’une conversation à la fois sérieuse et insoucieuse. Car il avait cette faculté à tout relativiser ; remettre à demain, jusqu’à ce qu’ils ne deviennent plus rien, les tout petits tracas du quotidien. Et elle savait que quoiqu’il arrive, vraiment peu importe quoi, lui, au moins, serait toujours là.

Ils se retrouvèrent près du jardin du Luxembourg, arpentèrent les environs d’Odéon et de Mabillon, et leur chemin les mena pas à pas près de La Tour-Maubourg. Ils partageaient ce goût immodéré pour les belles rues de Paris, les immeubles de type Haussmann, et appréciaient les recoins inexplorés, où l’on pouvait par endroits se perdre et se retourner, pour y découvrir un cadre, une photo, afin de simplement contempler l’élégante beauté émanant de la capitale. Perdu dans une allée, d’un coup elle saisit son bras, qu’elle serra de toute sa main délicate d’une force qu’il ne soupçonnait pas, et jamais il ne se sentit aussi vivant qu’en cet instant.

Il se demandait parfois ce qu’elle cherchait avec lui. Pourquoi cherchait-elle sa présence ? Elle n’était pas amoureuse, c’était une évidence ; et elle le lui avait déjà répété avec violence et cruauté à chaque fois qu’elle s’était lassé, ou lorsqu’il se sentait en confiance, lorsqu’il sentait l’affaire pliée, l’affaire gagnée.

« C’est normal parfois d’avoir envie d’une vie normale… » lui avait-elle déjà dit. Une vie « normale »… de l’attention, de l’affection, ce qu’elle ne trouva pas auprès de ceux qu’elle aimait ou fuyait pour diverses raisons.

Tiraillé entre la peine et la pitié qu’il pouvait éprouver pour cette fille sentimentalement un peu paumé, mais qu’il aimait d’une absolue certitude, et la satisfaction égoïste de la voir se confier, d’insidieusement vers elle se rapprocher, il n’était pas fier de profiter honteusement de cette solitude, et s’en voulait naturellement d’avoir cette attitude.

A l’aube, il quitta son lit sans un bruit, encore assoupi des quelques minutes de sommeil utilisées dans la nuit. Un peu sonné, et… pas vraiment rassuré. Parce qu’il savait au fond que ce n’était pas auprès de lui qu’elle aurait voulu se lâcher, se libérer. Il n’était que le simple spectateur à peine supportable d’un moment de déprime qu’elle aurait voulu confidentiel.

Parce que, pour elle, il n’était, après tout, qu’un simple bouche-trou…

Pas amoureuse, partie 1

C’est par une après-midi de printemps, vers la fin du mois d’avril, alors que les derniers frimas de l’hiver laissent place aux doux premiers rayons du soleil, étincelant dans un ciel sans nuages et d’un bleu royal semblable à la couleur de sa chemise, qu’il la rencontra pour la première fois.

Fluet aux épaules carrées, habillé chic mais décontracté – presque BCBG – affichant une préciosité qui confine à une homosexualité supposée, d’un naturel souriant, le regard direct et franc, regard qui laisse transparaître par moments, sans être blasé, un fond de tristesse, d’illusions et d’amours passés, le visage qui arbore une barbe de trois jours et pas encore trop marqué par le nombre des années, d’une peau fine, presque transparente, et blanche comme du lait, il n’est ni beau ni laid. C’est un homme d’un charme quelconque.

Attablé à une terrasse non loin de la Place de la République, il s’éprend à observer les passants et fait durer, tel une radasse, son jus, si bien qu’il finit par siroter l’eau des glaçons qui ont fondu.

Après quelques minutes de rêvasseries, et après avoir levé les yeux et tourné la tête, il la voit s’approcher d’un pas assuré mais d’une assurance forcée, du même pas que l’on adopte lorsque l’on se rend à un entretien. Non pas qu’elle fût déstabilisée par son RDV, non, elle était simplement exaltée par la curiosité, l’attrait de la nouveauté, et excitée par l’idée de plaire, encore une fois.

Probablement par dépit assumé après huit ans d’une relation monogame douloureuse et difficile, elle avait décidé, après avoir rejoint la capitale, de profiter de sa liberté, de ne plus s’attacher, de jouer de ses charmes et de consommer l’homme. D’une certaine manière libertine, multipliant les conquêtes comme des ombres anonymes, elle observait davantage d’importance aux objets anciens chinés la veille qu’à l’amant d’un soir qu’elle avait déniché tout pareil.

Lovée dans sa belle robe noire, aussi noire que sa longue chevelure brune légèrement ondulée, qui affinait, s’il eût été besoin, sa jolie taille de guêpe, et présentant comme une offrande un beau décolleté, un bon 85D, c’était objectivement une très belle femme, attirante et désirable. Pour autant, les traits de son visage androgyne pouvaient rebuter plus d’un refoulé, et ses manières vives et affables, expressives, l’aura qu’elle dégageait, pouvaient impressionner même les moins influençables. Mais lui arrivait à entrevoir la beauté magnifique de ses yeux quand ils brillent, de son regard quand il pétille, d’un merveilleux vert émeraude éclatant, et en cela, il avait l’impression naïve d’être un privilégié.

Elle le regarde avec envie. De la même envie irrépressible, viscérale et instinctive, que l’on éprouve devant un plat après trois jours sans manger. Il le sait, il le ressent, et ça le rend confiant. L’expérience lui avait appris que dans pareil cas, il suffisait d’écouter et de ponctuer la discussion d’une ou deux phrases spontanées mais réfléchies, et cette stratégie ne pouvait que le rendre plus mystérieux.

Ils s’échangent quelques mots, quelques pas, quelques sourires et des sous-entendus, font le tour des galeries d’art dans le Marais, partagent un verre et un éclair, le temps est agréable et se prête à ce genre de jeu. Très naturellement, ils se retrouvèrent dans son appartement.

Dans un silence de cathédrale, seuls à seuls et sans un mot, avec pour seul échange que le souffle chaud de leurs respirations respectives devenues de plus en plus intenses et haletantes au fur et à mesure qu’elle le déshabillait, ils s’embrassent. Les gestes sont lents. Ils se savourent, se dévoilent, se recherchent, se découvrent.

Alors qu’ils sont allongés sur le lit, drapés par la seule lumière du jour qui transpercent les volets de ce vieil immeuble Parisien, qu’elle est blottie contre lui, la tête sur son épaule, et qu’il caresse délicatement du bout des doigts le creux de ses seins par de lents va-et-vient, il regarde le vide. Il ne pense à rien.

Encore joyeux d’une rêverie béate, ils ne se quittèrent pas et allèrent dîner dehors. Il s’attache. Elle le sait. Elle en joue.

Il nie mais cette nuit il aura eu une insomnie.