Pas amoureuse, partie 6

Sans le ménager, elle l’avait déjà laissé tomber. Et c’est un peu échaudé qu’il avait appréhendé l’idée de la retrouver. Les jours précédents, ils avaient échangés comme aux premiers instants ; la passion alternant à la complicité malicieuse qui transpirait à chacun des mots prononcés par les deux amants.

Avare et ingrate avec lui parfois dans la façon de se donner – de lui donner du temps, de lui donner de la présence… de lui montrer son intérêt et sa toute relative amitié – il était sa bouée, le point d’ancrage qu’elle pouvait retrouver après qu’elle ne se soit un peu trop dispersée. Une fois encore elle avait besoin d’être rassurée, égayée d’une conversation à la fois sérieuse et insoucieuse. Car il avait cette faculté à tout relativiser ; remettre à demain, jusqu’à ce qu’ils ne deviennent plus rien, les tout petits tracas du quotidien. Et elle savait que quoiqu’il arrive, vraiment peu importe quoi, lui, au moins, serait toujours là.

Ils se retrouvèrent près du jardin du Luxembourg, arpentèrent les environs d’Odéon et de Mabillon, et leur chemin les mena pas à pas près de La Tour-Maubourg. Ils partageaient ce goût immodéré pour les belles rues de Paris, les immeubles de type Haussmann, et appréciaient les recoins inexplorés, où l’on pouvait par endroits se perdre et se retourner, pour y découvrir un cadre, une photo, afin de simplement contempler l’élégante beauté émanant de la capitale. Perdu dans une allée, d’un coup elle saisit son bras, qu’elle serra de toute sa main délicate d’une force qu’il ne soupçonnait pas, et jamais il ne se sentit aussi vivant qu’en cet instant.

Il se demandait parfois ce qu’elle cherchait avec lui. Pourquoi cherchait-elle sa présence ? Elle n’était pas amoureuse, c’était une évidence ; et elle le lui avait déjà répété avec violence et cruauté à chaque fois qu’elle s’était lassé, ou lorsqu’il se sentait en confiance, lorsqu’il sentait l’affaire pliée, l’affaire gagnée.

« C’est normal parfois d’avoir envie d’une vie normale… » lui avait-elle déjà dit. Une vie « normale »… de l’attention, de l’affection, ce qu’elle ne trouva pas auprès de ceux qu’elle aimait ou fuyait pour diverses raisons.

Tiraillé entre la peine et la pitié qu’il pouvait éprouver pour cette fille sentimentalement un peu paumé, mais qu’il aimait d’une absolue certitude, et la satisfaction égoïste de la voir se confier, d’insidieusement vers elle se rapprocher, il n’était pas fier de profiter honteusement de cette solitude, et s’en voulait naturellement d’avoir cette attitude.

A l’aube, il quitta son lit sans un bruit, encore assoupi des quelques minutes de sommeil utilisées dans la nuit. Un peu sonné, et… pas vraiment rassuré. Parce qu’il savait au fond que ce n’était pas auprès de lui qu’elle aurait voulu se lâcher, se libérer. Il n’était que le simple spectateur à peine supportable d’un moment de déprime qu’elle aurait voulu confidentiel.

Parce que, pour elle, il n’était, après tout, qu’un simple bouche-trou…

Thaïs Morell

Peut-être par élitisme prétentieux, ou par envie viscérale de l’exception – à défaut d’être soi-même exceptionnel – une de mes grandes passions, un de mes passe-temps favori, est de trouver des perles inconnues, des artistes incroyables qui colorent et enrichissent les Internets mais qui culminent à quelques milliers de vues.

De la découverte en découle un privilège ; la sensation unique et galvanisante d’être le seul à détenir un secret, à posséder un trésor. C’est futile et vaniteux, c’est toujours plus simple et moins dangereux que d’aller physiquement à la conquête du dahu en terre inconnue. Courageux mais pas téméraire.

J’avais déjà parlé de Sofia Ribeiro, de son album « Mar Sonoro » et du son de sa voix cristallin. Dans la même veine, il y a… Thaïs Morell.

On me regarde souvent avec des grands yeux lorsque j’avoue sans honte aimer le tango. Et à bien des égards, bossa-nova et tango se ressemblent. On y parle d’amour (beaucoup) sans vulgarité (jamais), avec douceur et poésie tendre et désuète.

C’est tout ça qu’on retrouve dans Thaïs Morell ; une certaine idée de la prestance, d’une présence, d’une classe simple et discrète.

Avec son rythme lent et chaloupé, ses solos de flûte traversières et ses airs de guitares, le morceau « Danza Esperanza » ne jurerait pas dans une milonga, malicieusement placé entre un « Oblivion » et de l’Hugo Diaz. Et c’est dans une saine mélancolie qu’elle donne envie d’être « ZEN » ou, plus simplement, heureux, amoureux, avec « Agora ou Jamais ».

J’aime à penser que l’essence même de la vie culturelle c’est la transmission, le partage, et que la plus belle des récompenses est d’avoir fait découvrir un artiste à quelqu’un, et que cet artiste l’accompagne et se transmette dans un chuchotement, au creux de l’oreille, comme une caresse.

Avec un peu de chance, ce « quelqu’un », ce sera peut-être… toi.

Pour les fans de jazz, de fado, de tango, de bossa-nova, et tous les autres.

 

En nuit polyptyque

Il fixe l’horloge. Les secondes s’égrènent dans une lenteur molle. Il en marre de faire le mariole, de devoir distraire une folle. Il l’écoute avec une attention aliénante. Dès les premiers moments, dès les premiers instants, il sut que ce ne serait pas elle ; elle n’est pas marrante… ni charmante… ni intéressante. Avec pour seul ami la bouteille de vin, qu’il fit changer quand elle s’est plaint, levant une énième fois les yeux au ciel, il trouve en cette compagnie un oasis, et espère que jamais plus jamais il ne reverra Isis.

Au milieu d’un champ, duquel on aurait suspendu le temps, couché sur un léger voile, ils regardent les étoiles. Il l’aime, c’est une évidence. Plusieurs fois dans un échange entrecoupé de silences il avait tenté et retenté sa chance. Mais il se remémore encore ce qu’elle lui avait dit, et ces mots étaient repris comme un écho par l’ami schizo qui était en lui : mais mon pauvre vieux, il n’y aura jamais rien entre nous deux, il n’y a pas de magie…. tu m’ennuie… tu m’ennuie.

Après deux premiers rendez-vous annulés, il finit par la recevoir chez lui. Il est patient, et tout à fait charmant. On lui avait appris il y a longtemps à être galant avec les gens. Pendant de longues minutes, minutes qui devinrent au fur et à mesure des heures, il l’écoute puis l’entend conter ses problèmes avec une empathie rare. Mais fatigué d’être celui qu’on appelle quand on est déprimé, il finit par s’ennuyer, s’agacer de cette présence non désirée, et guette le moment où il pourra, enfin, la quitter.

Elle a les deux yeux mutins séparés par un petit nez fin, des lèvres que l’on devine douces et sucrées, l’œil facétieux et l’air curieux. Il ne voit qu’elle depuis qu’elle est entrée et, à l’autre bout de la table, il a du mal à la regarder dans les yeux. Il en est probablement déjà amoureux.
Cela faisait plusieurs semaines qu’il avait essayé de l’aborder ; sans succès. Il lui avait bien proposé quelques verres, d’aller faire un tour à la mer, mais elle avait tout poliment refusé. Elle avait éconduit toutes ses avances, balayée toute idée de romance. Loin de se laisser démonter, il avait insisté. Mais dans ce petit resto de La Chapelle, en face des frites et des tranches d’agneau, il a la désagréable sensation d’être en trop. Ils n’ont rien à dire, ils n’ont rien à se dire, et elle attend voir filer le temps d’un ennui désespérément désarmant.

Sur le rebord des quais dans le 5ème, il regarde avec ennui la Seine gigoter sans un bruit. Et c’est vers 4h du matin qu’il rentre chez lui, traversant en pleine nuit les rues froides de Paris vers La Plaine Saint-Denis. Il n’a qu’une seule envie : écrire. Ecrire celles qui l’inspirent. Elles sont comme une flamme; changeantes, fascinantes, ennuyantes aussi parfois, chaleureuses, brûlantes, insaisissables…

Insaisissables.

Les Cahiers d’Auré

Pensif sur le long tapis roulant qui traverse la gare Montparnasse, au recoin des couloirs de la station de métro, j’entends au loin Les Cahiers d’Auré jouer de la gratte « Si ça ne tenait qu’à moi ».

Si le premier album et son style chaloupé s’apprécient et s’écoutent en pleine rupture, embué dans un quart d’heure notoire un soir dans un bar devant un verre d’alcool de mures, le deuxième se fait plus rythmé, taquin et séducteur.

Depuis, j’ai compris qu’elles aiment toutes « My Pretty French Accent » et, qu’en ce vendredi, la pluie est une bonne excuse pour chercher un peu de réconfort…

Sofia Ribeiro

Un soir à Paris, il fait déjà nuit. Nous sommes à Châtelet-Les Halles, et les lumières de la ville se reflètent sur les flaques d’eau de pluie qui recouvrent les rues pavées de la capitale. Une boîte de jazz d’extérieur peu avenante mais qui une fois à l’intérieur vous transporte ailleurs. D’une voix douce et caressante, Sofia Ribeiro chante « Mar Sonoro ». On écoute, on admire, on reste sans voix. Chaque morceaux est un chef-d’oeuvre.

Joyeux et espiègle, tendre et intense, tragique et mélancolique à la fois, ils racontent tour à tour ceux que l’on rencontre, ceux qui vous transportent et ceux que l’on oublie peu à peu. On ressent par endroits la fameuse « Saudade »; le souvenir, le désir sentimental, rêveur et romantique, de ce que l’on aime, qu’on a perdu et qu’on espère retrouver un jour.

L’album se vit comme une belle histoire; et ce n’est probablement pas un hasard s’il commence par « O Amor, Quando Se Revela » et finit par une « Ultima dança ». Comme une belle histoire d’amour, il vous donne un grand sourire, galvanise avec passion, vous emplit parfois de tristesse et, quand c’est finit, on y pose regard tendre.

A quoi servent les réseaux sociaux, le fameux web 2.0, si ce n’est à partager, à découvrir et faire découvrir des artistes, des pépites inconnues, qui plafonnent à quelques milliers de vues ?

Bref ! Il fait beau, c’est le printemps, mes oreilles sont amoureuses et je ne suis sûrement pas objectif :)

Bom dia, bonjour, pour les fans de jazz, fado, bossa-nova, et tous les autres.

Théâtre des rêves

Comme beaucoup de gens, je rêve peu souvent. Et dans le peu souvent, il y a les moments où je sais que j’ai rêvé mais desquels je serais incapable de dire le lendemain ce qu’il y avait dedans… Et puis, ils ne durent jamais vraiment très longtemps, mes rêves, généralement. Mais quand ça me revient, c’est toujours très… intriguant ! voire… perturbant !

C’est marrant, mais dans mes rêves, les gens changent toujours de vêtements super rapidement. Ce sont des flashs, des photos en mouvements, de parfaits éléments d’époques différents qui flottent et qui forment un tout consistant, comme une précise brume… C’est assez flippant !

Cette nuit, j’ai rêvé de ma prof de théâtre. Elle est très belle, objectivement, ma prof de théâtre. Très rapidement, elle me dit avec ses grands yeux clairs, ses beaux yeux verts, « je te déteste ! vraiment ! ». Et là je me retourne, apparaissent trois ou quatre autres personnes du théâtre, laconiquement, « je te déteste ! vraiment ! » … ok … Il y avait cette fille de 4ème aussi, et une collègue blonde du bureau, mais je ne sais pas trop ce qu’elles foutaient là honnêtement, c’est assez étonnant.

Ce qui est d’autant plus étonnant, c’est qu’avec autant de filles impliqués, mon rêve ne soit pas merveilleusement plus bandant; c’est carrément badant !

Bon sinon, avec la troupe on est en représentation le 8 juin à Paris du côté d’Ecole Militaire dans un très beau théâtre ! Venez nombreux !

18ème

Parfois, on me demande « pourquoi avoir choisi la plaine saint-denis ?

Parceque quand je rentre à pied en pleine nuit, que je respire l’air encore frais des premiers jours du printemps, que je remonte le boulevard Barbès, la rue Léon, la rue Doudeauville, la rue Orderner, le boulevard Marx Dormoy, je me revois évoluer dans ces rues il y a déjà si longtemps…

J’y pense, et je souris.

Papa

Papa,

Cette nuit, j’ai pas envie de dormir, et comme à chaque moments d’insomnies, je me suis mis à écrire. En spectateur avisé, discret mais attentif, de ma vie sur les réseaux sociaux, t’aurais probablement lu ce message. Et en temps normal, à l’oral, j’aurais dit que tu me fliquais, et toi, t’aurais pris ton air faussement outré, et on se serait pris la tête, comme d’hab’ ; c’est que je connais plutôt bien la bête. En tout cas, ce soir, j’ai pas spécialement envie de faire de la prose, des figures de style, du lyrisme ou de la poésie, et si ça rime, ce ne sera pas fait exprès.

C’est assez ironique, en règle générale, quand je lis sur Facebook des messages cul-cul et neuneu, je trouve ça un peu débile et ridicule. Sauf que pour le coup c’est à mon tour d’être un peu débile et ridicule. J’aime pas faire dans le larmoyant pourtant d’habitude. Mais il me semblait important de réaliser avec quelques mots la photographie de mon état mental à un instant ‘t’. Ça sert à extérioriser paraît… je dois être bon pour la psychanalyse.

Quand j’étais tout gamin, il faut le dire, j’étais capricieux et très con. J’avais tout. Un jour, je me suis réveillé sur le canapé, y’avait plein de lego partout, et on avait passé la nuit à les monter. J’avais une voiture électrique bleue que toi, le mécano débrouillard et bricoleur, avait customisé pour qu’elle puisse aller en marche arrière. Elle était plutôt unique en son genre.

Au primaire, j’avais une veste en cuir retourné marron, superbement belle, dont la manche était toujours sale à force de me moucher avec. Je porte encore des vestes en cuir marron aujourd’hui même si, fort heureusement, la manche est un peu plus propre maintenant.

Je devais avoir à peine dix ans quand j’ai eu ma première moto. Il devait manquer un bon mètre pour que mes pieds touchent le sol, et comme tu le sais, on a fini par me la piquer. Mais je me souviendrais toujours de ses couleurs jaune et bleu.

J’avais un piano aussi, un piano électrique Yamaha dont je regrette aujourd’hui de ne pas avoir appris à en jouer. J’avais After Burner et Super Mario Bros 3. Tu m’avais acheté la cartouche le jour de sa sortie parce qu’on avait vu la pub à la télé. Tu m’avais demandé « t’as eu une bonne note ?», j’avais dit « non ». Tu m’avais demandé « tu feras mieux la prochaine fois ? », j’avais haussé les épaules, et tu me l’avais filé ; il te fallait bien un prétexte. Entre ça et mon tout premier ordinateur, je crois que c’est en grande partie grâce à toi si je suis devenu un geek technophile.

Je me souviens quand je te voyais repeindre ton BJ40 en blanc et que je te demandais « pourquoi en blanc papa ? », tu m’avais répondu « parce que c’est la couleur préférée du président de la République ! ». J’y avais cru. C’est peut-être con mais le blanc fait toujours partie de mes couleurs préférées maintenant.

La liste est longue, j’ai vraiment été gâté. Mais de tous ces souvenirs, celui qui reste, c’est celui où dans un moment de déprime, alors que tous les gamins d’une modeste rue du 18ème t’adoraient et me détestaient à raison, et qu’aucun ne voulait être mon ami, tu m’as dit « je serais toujours là pour toi moi, je serais toujours ton copain à toi… ton meilleur copain »

Un peu plus tard, notre relation, comme beaucoup de relations père-fils, est devenu plus conflictuelle. J’étais capricieux et con, j’étais devenu prétentieux et con. J’avais fini par avoir d’autres copains. J’avais fini par être plutôt doué à l’école aussi. J’aimais bien faire le malin. J’étais en recherche d’approbation, j’étais en recherche de fierté. Je ne comprenais pas quand tu me faisais balayer ton garage et ranger tes outils, alors que tous les autres gamins de mon âge avaient droit à des vacances « normales ». Très égoïstement, je trouvais ça injuste. Je ne voyais pas l’artisan qui travaillait dur au jour le jour pour faire tourner son entreprise et faire vivre sa famille. Te voir à l’œuvre, faire face aux difficultés, m’ont donné un profond respect et de l’admiration pour tous ceux qui ont le courage d’entreprendre.

Avec l’âge et la maturité, nous avions des échanges apaisés. Tu rêvais que j’aille à l’université. T’as insisté pour que je fasse des études supérieures, et j’étais heureux de voir ton regard fier quand j’ai eu mes diplômes et mes premiers salaires. T’as toujours été là, surtout dans les moments difficiles, et si tu m’agaçais parfois, j’aurais bien souvent dû t’écouter plus tôt. Tout ce que j’ai, je te le dois. Tout ce que je suis devenu, je te le dois aussi.

En ce moment, j’ai une grosse barbe et je suis coiffé à l’arrache. Avec ma démarche en dilettante et ma chemise blanche, j’aimerais dire que je fais un peu bobo intello, mais mon reflet dans la glace de l’ascenseur qui m’emmène au 6ème, à l’étage des soins intensifs et à la réanimation de l’hôpital, ne trompe pas ; avec mes cernes et mes yeux rouges je fais carrément clodo !

Je t’avoue que ces derniers jours ont été assez difficiles. Ce sont des épreuves, des moments qui marquent. Je te rassure, il n’y a vraiment rien d’exceptionnel, et bien d’autres gens traversent, ont traversé ou traverseront ce genre d’épreuves.
Mais de ces derniers jours, je retiens trois moments en particulier. Le moment où le médecin urgentiste demande le numéro à appeler en cas d’ultime décision, et que je lui donne mon numéro; devoir l’envisager, prendre conscience de la situation très rapidement, c’est pas évident. Le moment où je te vois inconscient et qu’au fil des minutes la situation se dégrade, que les gens s’affairent autour de toi et qu’on t’emmène au bloc ; honnêtement, j’ai cru t’avoir perdu. Le moment où il faut appeler tour à tour les gens pour leurs donner des nouvelles ; très franchement les premiers appels étaient difficiles… ça fait mal. Mais je crois que le pire, c’est que ça devienne une habitude, de le faire de façon automatique, telle une machine qui répète son speech. J’aimerais continuer à ressentir une douleur humaine, et ne pas devenir complètement blasé et détaché.

Ces derniers temps, je disais souvent de façon très injuste et puérile que tout ce qu’il y avait de bien chez moi je l’avais hérité de ma mère. Et c’est vrai d’une certaine manière. J’aime à penser qu’elle m’a donné l’empathie, la gentillesse et la bienveillance ; la capacité à relativiser, la capacité à aimer.

Toi, t’as jamais été un sentimental, mais c’était ta façon à toi de te protéger, de créer une barrière. Toi, tu m’as appris à avoir la même passion qu’ont les artistes, celle des artisans, le goût du travail bien fait avec précision. Tu m’as appris la rigueur, à être méticuleux. Tu m’as appris à me battre, à lever la tête, à lever les yeux, à avoir le regard franc, à avoir le regard fier. Tu m’as appris à rester fort et digne.

Si je t’en voulais parfois c’est parce que j’avais l’impression que t’avais perdu ça ; que t’avais perdu la foi, que t’avais perdu la flamme. Je projetais aussi sur toi toute la rancœur et le ressentiment de la peine que d’autres m’avaient fait subir, alors que tu n’étais pas responsable. À aujourd’hui 33 ans, j’avais peut-être aussi besoin sur le tard d’émancipation, de me forcer à être totalement autonome et d’enfin devenir un homme. Mais le fait est que j’ai besoin de toi.

Aujourd’hui, tu fais face à un dur, très dur combat. Moi, je ne peux pas faire grand-chose mis à part me souvenir de tout ce que tu m’as appris. Mais je serais toujours là pour toi, je serais toujours ton copain à toi, ton meilleur copain.

Il y aurait encore tellement de choses à dire, mais il est déjà 5h passé et il faudra bien que je me force à aller me coucher… Alors je te donne rendez-vous. Je te donne rendez-vous le 23 Janvier, le 8 Juin, le 16 Septembre… Tu ne m’en voudras pas si je mets d’autres dates d’ici là ; ce seront d’autant de dates, d’autant de moments où j’ai envie que tu sois là.

Ton fils qui t’aime,

Plage de nuit

Elle est belle, ça se voit. Elle est belle comme Hélène de Troie. Depuis la plage, éclairée par une lune encore trop sage, la douce mélodie des vagues donne à la mer un air swag. Face à elle, les lumières de la ville visibles au loin lui semblent comme un asile, et pour rien au monde elle ne bougerait d’un cil. Le vent froid lui caresse les joues. Il y a elle et c’est à peu près tout.

Le regard déterminé elle fixe la houle.

Elle aimerait partir… prendre un bateau, un paquebot, un navire… assouvir son envie de fuir. Elle regarde au loin les lumières de la ville, ce monde à qui elle appartient et depuis lequel tout la retient. Mais elle n’oubliera pas cette nuit, le souvenir d’un autre Lundi; de ceux à qui l’on pense, et à qui l’on sourit.

Pas amoureuse, partie 1

C’est par une après-midi de printemps, vers la fin du mois d’avril, alors que les derniers frimas de l’hiver laissent place aux doux premiers rayons du soleil, étincelant dans un ciel sans nuages et d’un bleu royal semblable à la couleur de sa chemise, qu’il la rencontra pour la première fois.

Fluet aux épaules carrées, habillé chic mais décontracté – presque BCBG – affichant une préciosité qui confine à une homosexualité supposée, d’un naturel souriant, le regard direct et franc, regard qui laisse transparaître par moments, sans être blasé, un fond de tristesse, d’illusions et d’amours passés, le visage qui arbore une barbe de trois jours et pas encore trop marqué par le nombre des années, d’une peau fine, presque transparente, et blanche comme du lait, il n’est ni beau ni laid. C’est un homme d’un charme quelconque.

Attablé à une terrasse non loin de la Place de la République, il s’éprend à observer les passants et fait durer, tel une radasse, son jus, si bien qu’il finit par siroter l’eau des glaçons qui ont fondu.

Après quelques minutes de rêvasseries, et après avoir levé les yeux et tourné la tête, il la voit s’approcher d’un pas assuré mais d’une assurance forcée, du même pas que l’on adopte lorsque l’on se rend à un entretien. Non pas qu’elle fût déstabilisée par son RDV, non, elle était simplement exaltée par la curiosité, l’attrait de la nouveauté, et excitée par l’idée de plaire, encore une fois.

Probablement par dépit assumé après huit ans d’une relation monogame douloureuse et difficile, elle avait décidé, après avoir rejoint la capitale, de profiter de sa liberté, de ne plus s’attacher, de jouer de ses charmes et de consommer l’homme. D’une certaine manière libertine, multipliant les conquêtes comme des ombres anonymes, elle observait davantage d’importance aux objets anciens chinés la veille qu’à l’amant d’un soir qu’elle avait déniché tout pareil.

Lovée dans sa belle robe noire, aussi noire que sa longue chevelure brune légèrement ondulée, qui affinait, s’il eût été besoin, sa jolie taille de guêpe, et présentant comme une offrande un beau décolleté, un bon 85D, c’était objectivement une très belle femme, attirante et désirable. Pour autant, les traits de son visage androgyne pouvaient rebuter plus d’un refoulé, et ses manières vives et affables, expressives, l’aura qu’elle dégageait, pouvaient impressionner même les moins influençables. Mais lui arrivait à entrevoir la beauté magnifique de ses yeux quand ils brillent, de son regard quand il pétille, d’un merveilleux vert émeraude éclatant, et en cela, il avait l’impression naïve d’être un privilégié.

Elle le regarde avec envie. De la même envie irrépressible, viscérale et instinctive, que l’on éprouve devant un plat après trois jours sans manger. Il le sait, il le ressent, et ça le rend confiant. L’expérience lui avait appris que dans pareil cas, il suffisait d’écouter et de ponctuer la discussion d’une ou deux phrases spontanées mais réfléchies, et cette stratégie ne pouvait que le rendre plus mystérieux.

Ils s’échangent quelques mots, quelques pas, quelques sourires et des sous-entendus, font le tour des galeries d’art dans le Marais, partagent un verre et un éclair, le temps est agréable et se prête à ce genre de jeu. Très naturellement, ils se retrouvèrent dans son appartement.

Dans un silence de cathédrale, seuls à seuls et sans un mot, avec pour seul échange que le souffle chaud de leurs respirations respectives devenues de plus en plus intenses et haletantes au fur et à mesure qu’elle le déshabillait, ils s’embrassent. Les gestes sont lents. Ils se savourent, se dévoilent, se recherchent, se découvrent.

Alors qu’ils sont allongés sur le lit, drapés par la seule lumière du jour qui transpercent les volets de ce vieil immeuble Parisien, qu’elle est blottie contre lui, la tête sur son épaule, et qu’il caresse délicatement du bout des doigts le creux de ses seins par de lents va-et-vient, il regarde le vide. Il ne pense à rien.

Encore joyeux d’une rêverie béate, ils ne se quittèrent pas et allèrent dîner dehors. Il s’attache. Elle le sait. Elle en joue.

Il nie mais cette nuit il aura eu une insomnie.