Il y a précisément deux mois, j’ai eu 43 ans.
Quarante-trois ans…
J’ai du mal parfois à réaliser.
Quand je fais le bilan, je suis clairement un privilégié : je suis un homme blanc, cadre dirigeant dans l’informatique, suffisamment vieux pour avoir une situation professionnelle installée, et suffisamment jeune pour avoir une vie remplie et dynamique. Je me dirais agnostique mais j’ai eu une éducation catholique. Je suis allé dans une école privé, et j’ai eu une enfance relativement heureuse. Je suis hétéro, et je n’ai pas de handicap ni d’allergies. Je ne vis pas dans un pays en guerre ; je vis en France, à Paris. Je fais du tango et du théâtre… Je vais au resto quand je veux, et je vais voir des opéras deux ou trois fois par an. A chaque fois en catégorie 1. Mon plaisir coupable ce sont les costumes sur-mesure : prendre RDV, choisir le tissu parmi une liasse, choisir le style, le nombre de poches, et avoir mes initiales à l’intérieur de la veste n’est pas quelque chose de normal dans le milieu ouvrier d’où je viens. Je suis propriétaire de l’appartement où je vis ; mais il a quand même été acheté à crédit, faut pas déconner.
En résumé, je suis un privilégié.
Et quand je demande à ChatGPT s’il dirait que je suis un privilégié d’après ce qu’il sait de moi, ChatGPT répond… oui. Il admet que j’ai une sécurité matérielle relative, et m’accorde un capital intellectuel et des compétences rares (!). ChatGPT est bien aimable.
En résumé, je suis un privilégié.
Et quand on me demande, quand je parle aux gens, je leurs dis à tous : j’ai rarement été aussi heureux. Et pourquoi ne pas l’être finalement ?
Je crois que le bonheur est intimement lié à notre façon d’appréhender les choses de la vie. Et que le bonheur n’est pas synonyme de perfection. Le bonheur, c’est savoir ce que l’on veut, tout mettre en œuvre pour l’obtenir, et savoir faire face aux difficultés avec sagesse et stoïcisme. Accepter ce qu’on ne peut de toute façon pas changer, et entreprendre le changement de ce qui doit l’être.
On ne peut pas contrôler le vent, mais on peut ajuster ses voiles.
Alors par curiosité j’ai demandé aussi à ChatGPT de générer une photo de moi d’après ce qu’il sait de moi, afin de savoir comment l’IA, la génération prédictive et les stéréotypes, m’imaginent, et j’ai trouvé le résultat assez ressemblant et un peu triste. C’est une autre chose que l’on dit de moi parfois ; que j’ai l’air triste et dépressif… bon.
Je ne vais pas le cacher, cette année a été difficile. Cette année a été très difficile.
Elle a commencé seul, à regarder « Le Garçon et le Héron », un soir de 31 décembre 2024.
Toute l’année, j’ai frôlé le burn-out. Je travaille beaucoup, beaucoup trop. Et parfois, je me demande encore à quoi ça sert tout ça, qu’est-ce que je fous là.
J’ai fait une, deux, trois rencontres sentimentales qui n’ont menés à rien. Ça aussi ça mine, ça use, ça décourage.
En juin, j’ai eu un grand moment d’introspection : et si… et si je n’étais pas si génial finalement ? Pas si intelligent, pas si beau, pas si drôle, pas si talentueux, pas si bien… Parce que si j’étais si génial, je ne serais pas là à galérer pour savoir qui m’accompagnera pour aller voir le Lac des Cygnes.
Alors je suis allé voir un psy. Et j’ai continué d’aller voir le psy.
Et puis j’ai perdu mon père… J’ai perdu mon papa.
Mon père nous as quitté le 25 septembre. C’était un jeudi. Je suis né un jeudi. J’ai assez peu de choses à dire sur mon père. J’ai déjà dit beaucoup de choses il y a 10 ans. Je dirais simplement que son AVC, qui l’avait bien diminué, nous as rapproché, et que j’ai eu la chance d’avoir pu lui dire au revoir à temps et sereinement. Mais ça n’a pas été simple. Rien n’a été simple. Ça n’a pas été simple de l’habiller, ça n’a pas été simple de lui trouver une place au cimetière, ça n’a pas été simple de lui choisir une pierre tombale, ça n’a pas été simple de lui dire au revoir. Ça n’a pas été simple pour moi, mais ça l’a été encore moins pour ma mère.
Parfois je m’en veux de l’avoir laissé dans cette chambre d’hôpital, et de n’avoir pas insisté afin qu’on lui donne les bons soins. La dernière fois que j’ai vu mon père conscient, il appelait à l’aide et j’ai laissé faire. J’ai laissé faire.
Et en même temps, que pouvions-nous faire ?
Je crois qu’il ne faut pas laisser passer une seule occasion de dire aux gens qu’on les aime, qu’on les admire, et de leurs dire ce qu’on apprécie chez eux. Quand j’y pense, je me sens chanceux d’être très entouré par ma famille et par mes amis. Ce sont d’autant de personnes loyales et fidèles auxquels je tiens, et je ne suis pas sûr de mériter l’affection qu’ils me donnent.
Mais je crois aussi malgré tout que cette expérience m’a rappelé à ma cruelle solitude. Cette fin d’année a été sentimentalement éprouvante.
Je ne saurais pas dire si j’ai eu de la chance ou pas dans mes relations sentimentales. J’ai aimé et j’ai été aimé. Parfois un peu, parfois beaucoup, parfois à la folie, parfois pas du tout. Jamais en tout cas de la « bonne » manière. J’aurais aimé être marié et avoir des enfants à 25 ans. Aujourd’hui je fais le bilan et j’ai quoi ? Un appartement sans vie quand je rentre le soir du bureau. J’ai plusieurs costumes sur-mesure, j’ai plusieurs billets catégorie 1 pour l’opéra Bastille, mais je suis pauvre. Pauvre parce que malgré tous mes efforts, tous mes efforts, ça ne fonctionne pas.
Alors on pourrait se demander pourquoi ? Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Honnêtement j’en sais rien. Peut-être, probablement, que je ne suis pas si génial. Peut-être, probablement, que je suis trop exigeant. Peut-être, probablement, que je cherche aussi une connexion unique, quelque chose de simple, de naturel, d’évident. Et ça fait d’autant plus mal quand on a la conviction profonde de l’avoir trouvé, et que malgré tout ça, ça ne fonctionne toujours pas. Alors c’est quoi le problème chez moi ?
J’ai parfois l’impression qu’on a honte de moi. Honte d’être mon ami. Honte d’être avec moi. Comme si j’étais le cousin débile pour qui on a de l’affection mais avec lequel on ne veut pas s’afficher. D’être celui qui gêne.
J’aimerais être aimé. J’aimerais quelqu’un qui s’engage. J’aimerais quelqu’un de fière, quelqu’un qui a confiance, quelqu’un de complice. J’aimerais quelqu’un de tendre, quelqu’un avec un cœur, quelqu’un qui relativise, quelqu’un de passionnée. J’aimerais quelqu’un qui pose sa main sur ma joue, et me dise doucement « tout va bien, ne t’en fais pas, je suis là, je suis à toi ».
Je crois que l’amour, c’est savoir que l’on peut compter sur quelqu’un, quelqu’un avec qui on peut se permettre d’être vulnérable.
Alors parfois je me demande : qui peut bien vouloir de toi Loulou ? Qui pourra bien vouloir de toi ?
Sur qui tu peux compter ?
…
Sur qui tu peux compter ?
