Cette nuit, j’ai envie de vous parler de ma mère.
Elle ne se plaint jamais, ma mère, ou si peu, si rarement. Elle se plaint des gens mauvais dans le métro qui la poussent et qui ne font pas attention aux autres. Et elle se plaint maintenant, avec l’âge, des gens rustres qui lui font la vie difficile. Mais elle sait relativiser, ma mère, et elle essaie de voir le bon côté des choses, le bon côté des gens.
Pleine de bienveillance et de générosité, de simplicité et d’écoute, elle est d’une intelligence humaine et sociale comme j’en ai vu rarement. Elle a aussi beaucoup de recul, sur la vie, sur les choses ; elle est d’une sorte de fatalisme optimiste génial et permanent.
Elle ne dirait pas que les choses ne la touchent pas, ma mère. Bien sûr, la vie est difficile, et parfois, souvent, elle fait très mal. Mais elle dirait simplement avec un sourire qu’il faut faire avec, qu’on a pas trop le choix, et que ça pourrait être pire.
Ma mère, elle a beau dire qu’elle est « juste une femme de ménage », j’en ai toujours été fier. Elle est devenue femme de ménage par défaut, parce qu’il fallait bien travailler et que c’était le métier le plus accessible pour une immigrante portugaise sans diplômes.
Mais elle est incroyablement intelligente ma mère. Elle est même d’une intelligence rare. Elle a cette capacité à avoir de l’empathie, à comprendre les gens, à les accepter, à ne pas les juger, à les écouter. Elle éclaire, elle illumine, naturellement le monde autour d’elle. Je crois, tout simplement, qu’elle rassure et apaise.
J’insiste beaucoup sur ce mot : simplicité. Elle n’est pas compliquée ma mère. Elle est d’une candeur tendre et touchante. Je ne l’ai jamais vu être immature, ni faire un seul caprice. Elle est responsable et digne. Et cette simplicité transparaît dans la classe naturelle qu’elle a dans sa façon d’être ou de s’exprimer.
Ma mère, je crois, est la seule personne à me comprendre vraiment. Le seule personne à être en mesure de me calmer quand la vie, le monde et les gens, me révoltent. Ce n’est pas une militante, ma mère, c’est une résistante. Une résistante au sens propre, au sens premier. Et j’aimerais avoir le même recul, la même sagesse, et la même grandeur d’âme. A bien des égards, c’est un de mes meilleurs modèles.
On marchait ensemble dans le couloir de l’hôpital, entre sa chambre et l’ascenseur du sixième, quand elle me disait encore une fois avec sa sincérité habituelle « Je suis fière de toi mon Lou. Mais j’aimerais bien que tu ailles bien et que tu sois heureux. » Heureux…
Je sais qu’elle vit mal le fait que je sois seul et sans enfants. Mais si un jour j’en ai, j’aimerais les élever comme ma mère l’a fait avec moi. Elle m’a responsabilisé très tôt. Elle s’est occupé, et s’occupe, de moi comme d’un enfant, mais elle m’a toujours traité comme un adulte. Elle ne m’a pas dirigé, ni donné d’ordres, elle m’a accompagné. Elle m’a aussi toujours fait confiance ; elle a toujours accepté mes choix, même s’ils n’étaient pas toujours évidents. « Je sais que t’es un garçon sérieux. Tu sais ce que tu fais. »
Je ne dirais pas qu’avec ma mère on soit très complice. En revanche, on a toujours été très solidaires. Nous avons vécu ensemble plusieurs épreuves, et je serais toujours impressionné par sa résilience.
Avec ma mère, on se comprend aussi parfaitement. On parle le même langage. Et notre principale différence, je crois, est que je n’ai aucun état d’âme à envoyer tout le monde balader si je suis ennuyé ou agacé, ou si je ne suis pas intellectuellement ou humainement stimulé. Alors qu’elle, elle a plus de patience et de savoir-vivre.
J’aimerais vieillir comme elle ; accepter les gens pas toujours agréable, et me dire « à quoi bon se prendre la tête après tout ? »
On pourrait croire que je fais un discours élogieux et biaisé de ma mère mais non.
Je pense déjà que des gens comme ma mère, il y en a d’autres mais très peu.
Ensuite il faut simplement la voir, la rencontrer, pour comprendre.
Tout le monde, littéralement, aime ma mère.
Ma mère, c’est une femme de ménage portugaise qui aimait l’école, qui était douée à ça, et qui a fini par faire un métier qui lui a cassé le dos au fil des années.
C’est drôle comme aujourd’hui après son opération, certains de ses messages ont une résonnance particulière : redresse toi, lève la tête, regarde le monde autour de toi…
Après une opération de près de 10h, et en quelques pas, elle m’a montré comment rester debout.