Fin de ciclo

Accoudé au bar, à boire son troisième Spritz, il raconte son histoire au barman qui l’écoute d’une moitié d’oreille. Elle est là. Elle ne le regarde pas. Par pudeur, et malgré la folle envie qu’il a de vouloir la prendre dans ses bras, la couvrir de baisers, lui demander encore une fois « t’es toujours à moi ? » et l’entendre dire, avec un grand sourire, « oui, je serais toujours à toi », il ne bouge pas. Il n’ose pas non plus la regarder.

La voir heureuse, discuter, flirter, constater qu’elle l’a totalement oublié avec cruauté, faisait naître en lui deux sentiments : celui à la fois primaire et impulsif d’une colère sourde et intérieure, l’instinct de survie sauvage et animal, de faire mal à celle qui lui a fait mal, la tête basse, les yeux qui pointent vers le ciel, le coin des lèvres qui se redresse faisant apparaître les canines, tel un lou(p) sentant venir le danger, une envie incontrôlable de lui arracher la tête, la prendre à la gorge et ne plus jamais la lâcher… et celui d’une mélancolie saine, apaisée, posée, sage et rationnelle, d’être simplement content pour elle, de la voir trouver son équilibre, quand bien même ce fût loin de lui. Il se disait que c’était ça l’amour adulte et véritable ; laisser passer l’égoïsme personnel et de penser à elle, sans aigreur ni rancœur.

Il avait ce côté naïf et enfantin, à en devenir puérile, de croire aux belles histoires, de ne jamais laisser tomber. Une persévérance qui lui a servi dans bien des domaines, mais qui, une fois amoureux, donnait souvent des relations sentimentalement compliquées. Exclusif parfois dans sa façon de se donner, il avait besoin d’être rassuré. Il était en recherche de sécurité, en recherche de fiabilité. Il avait tout simplement peur d’être abandonné, remplacé et oublié.

Regardant le vague, il se souvient peu à peu de toute cette année qui l’avait mené à danser si loin de chez lui alors que l’offre ne manquait pas à Paris. Après Otra Luna, il avait continué à vivre et à danser, rencontré X, Y, et d’autres, des filles qui avaient un intérêt à la fois bienveillant et intéressé, d’un danseur prometteur, agréable avec qui parler et qui ne rechignait jamais à les inviter. Certaine aimait lui dire malgré tout qu’il n’avait rien d’exceptionnel ; ni dans le bon, ni dans le mauvais, ce qui pour elle sonnait déjà comme un compliment. Le genre de gars gentil et moyen, et dans la vie du tango parisien, avoir ce genre de connaissance ce n’était déjà pas si mal.

Grâce à elles, grâce à Ella, grâce tous ces cours et ces stages qu’ils avaient travaillés ensemble pendant des mois, il avait réussi à acquérir un niveau convenable. Prendre du sol, de la musicalité, être moins dans la précipitation, être plus propre ; être dans l’émotion. Ce qui signifiait tout simplement pour lui à s’imaginer, à chaque chanson, danser avec un amour perdu ou introuvable. Il se mettait dans la peau du chanteur. Et il se souvenait de ce qu’on lui avait dit une fois « T’es au top ! Mais putain prends moi dans tes bras ! » Et pendant longtemps, il n’arrivait pas à le faire. Car cela voulait dire se donner, penser à cette histoire qu’il ne vivra jamais, d’une connexion des corps, des esprits, d’une connexion musicale instinctive et animale. A chaque chanson c’était un déchirement, à chaque chanson il crevait littéralement. Une douleur qui le consumait peu à peu de l’intérieur.

Alors il se souvient avoir vécu des aventures, avoir essayé au gré des opportunités. Sa chanson préférée restait Buscándote, il s’était même tatoué l’avant-bras droit, comme une philosophie de vie, une malédiction qui lui collait à la peau : « errer avec la fatigue de ma marche éternelle… ».

Avec elle, une nuit avait suffi à générer en lui un intérêt plus que de raison. Plus tard, quelques messages échangés avec déraison avaient fait monter la passion. En trois nuits, en trois soirs mélodiques et harmonieux, trois suspensions du temps, il en était devenu fou amoureux. Les prémices d’une relation absolue et fusionnelle, la promesse d’une jeunesse éternelle, celle d’un désir qui ne faiblirait pas.

Mais qu’était-il pour elle après tout ? Si ce n’est un profond désir impulsif et non maîtrisé, d’une alchimie des corps, de celle à en perdre le nord, d’un physique, d’un abrazo, d’un éphémère instant qui disparaît comme trop souvent, d’une jolie parenthèse, d’un joli moment. Et était-ce même bien suffisant ? Etait-ce même bien utile d’être riche intellectuellement, d’user de bons mots, de belles lettres, de belles intentions, à quelqu’un qui, de toute façon, n’y prêterais aucune attention. Car elle était partie vers d’autres bras, les habituels habits de tous les jours desquels elle ne reviendra pas.

Ils avaient pour habitude de se dire au revoir sur le quai d’une gare. Depuis, inscrit sur les pavés, on peut y voir :« Aqui yace el hombre que murio cada vez los Lunes, bailando tango sobre D’Arienzo, con amor… y soledad. »

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