C’est par une après-midi de printemps, vers la fin du mois d’avril, alors que les derniers frimas de l’hiver laissent place aux doux premiers rayons du soleil, étincelant dans un ciel sans nuages et d’un bleu royal semblable à la couleur de sa chemise, qu’il la rencontra pour la première fois.
Fluet aux épaules carrées, habillé chic mais décontracté – presque BCBG – affichant une préciosité qui confine à une homosexualité supposée, d’un naturel souriant, le regard direct et franc, regard qui laisse transparaître par moments, sans être blasé, un fond de tristesse, d’illusions et d’amours passés, le visage qui arbore une barbe de trois jours et pas encore trop marqué par le nombre des années, d’une peau fine, presque transparente, et blanche comme du lait, il n’est ni beau ni laid. C’est un homme d’un charme quelconque.
Attablé à une terrasse non loin de la Place de la République, il s’éprend à observer les passants et fait durer, tel une radasse, son jus, si bien qu’il finit par siroter l’eau des glaçons qui ont fondu.
Après quelques minutes de rêvasseries, et après avoir levé les yeux et tourné la tête, il la voit s’approcher d’un pas assuré mais d’une assurance forcée, du même pas que l’on adopte lorsque l’on se rend à un entretien. Non pas qu’elle fût déstabilisée par son RDV, non, elle était simplement exaltée par la curiosité, l’attrait de la nouveauté, et excitée par l’idée de plaire, encore une fois.
Probablement par dépit assumé après huit ans d’une relation monogame douloureuse et difficile, elle avait décidé, après avoir rejoint la capitale, de profiter de sa liberté, de ne plus s’attacher, de jouer de ses charmes et de consommer l’homme. D’une certaine manière libertine, multipliant les conquêtes comme des ombres anonymes, elle observait davantage d’importance aux objets anciens chinés la veille qu’à l’amant d’un soir qu’elle avait déniché tout pareil.
Lovée dans sa belle robe noire, aussi noire que sa longue chevelure brune légèrement ondulée, qui affinait, s’il eût été besoin, sa jolie taille de guêpe, et présentant comme une offrande un beau décolleté, un bon 85D, c’était objectivement une très belle femme, attirante et désirable. Pour autant, les traits de son visage androgyne pouvaient rebuter plus d’un refoulé, et ses manières vives et affables, expressives, l’aura qu’elle dégageait, pouvaient impressionner même les moins influençables. Mais lui arrivait à entrevoir la beauté magnifique de ses yeux quand ils brillent, de son regard quand il pétille, d’un merveilleux vert émeraude éclatant, et en cela, il avait l’impression naïve d’être un privilégié.
Elle le regarde avec envie. De la même envie irrépressible, viscérale et instinctive, que l’on éprouve devant un plat après trois jours sans manger. Il le sait, il le ressent, et ça le rend confiant. L’expérience lui avait appris que dans pareil cas, il suffisait d’écouter et de ponctuer la discussion d’une ou deux phrases spontanées mais réfléchies, et cette stratégie ne pouvait que le rendre plus mystérieux.
Ils s’échangent quelques mots, quelques pas, quelques sourires et des sous-entendus, font le tour des galeries d’art dans le Marais, partagent un verre et un éclair, le temps est agréable et se prête à ce genre de jeu. Très naturellement, ils se retrouvèrent dans son appartement.
Dans un silence de cathédrale, seuls à seuls et sans un mot, avec pour seul échange que le souffle chaud de leurs respirations respectives devenues de plus en plus intenses et haletantes au fur et à mesure qu’elle le déshabillait, ils s’embrassent. Les gestes sont lents. Ils se savourent, se dévoilent, se recherchent, se découvrent.
Alors qu’ils sont allongés sur le lit, drapés par la seule lumière du jour qui transpercent les volets de ce vieil immeuble Parisien, qu’elle est blottie contre lui, la tête sur son épaule, et qu’il caresse délicatement du bout des doigts le creux de ses seins par de lents va-et-vient, il regarde le vide. Il ne pense à rien.
Encore joyeux d’une rêverie béate, ils ne se quittèrent pas et allèrent dîner dehors. Il s’attache. Elle le sait. Elle en joue.
Il nie mais cette nuit il aura eu une insomnie.