Perdu dans ses pensées, mâchoire et poings serrés, le regard fixe, regardant au loin un point tout proche, il n’arrivait pas à se détacher de cette question, la seule, l’unique : comment gagner la partie ? Quel coup jouer ?
Avoir le bon timing, marcher sur un fil, funambule improvisé des aléas de la vie. « J’ai toujours un coup d’avance » disait-il sûr de lui, « parce que je ne veux pas être surpris. » Être pris de court, paraître faible, ne plus dominer le jeu, la partie, l’impuissance, la dépendance, voilà ce qu’il haïssait le plus. Déjà pourtant il avait connu cet état de manque intérieur, et il se haïssait comme cela. La dépendance c’est pour les faibles; tu es un faible. « Relève la tête ! Regard droit ! Dos relevé ! » s’ordonna-t-il. Mais l’ami schizo ne parle pas assez fort à côté du démunis qui hurle sa peine. Dès lors, inlassablement, toujours les mêmes questions : comment gagner ? comment gagner ? quel coup jouer ?
Cette question l’obsède. Les yeux révulsés, sec et rougis, le regard noir, cette question l’obsède.
Et il hait cet adversaire imprenable, qui paraît prendre les coups fins comme les plus directs sans broncher, sans sourciller. Es-ce de l’indifférence ou du mépris ? Du dédain peut-être mais sûrement pas du respect. Assurément à ce jeu-là, le nerf de la guerre est de savoir garder son sang-froid. Le duel psychologique est intense et l’adversaire efficace. Toujours des doutes. Et si c’était vraiment de l’indifférence ? Ne serait-il pas en train de jouer à un jeux dont il serait le seul participant ?
Cette question l’obsède encore. Le corps mou, le visage triste, gris et pathétique, cette question l’obsède encore plus.
Mais ce n’est plus de la haine qu’il ressent à présent mais de la détresse. Il voudrait demander de l’aide, pleurer, se lamenter sur sa peine, la crier, l’hurler, la vomir sur le monde. Il voudrait croire au destin, se tourner vers la chance, Dieux, le Diable ou Bob, peu importe tant qu’il peut-être d’un quelconque secours.
Perdu dans ses pensées, le regard vague, au milieu de l’assistance, mélancolique, il observe tour à tour les gens autour de lui. Chacun d’eux lui sourit, sauf lui. Les temps changent, il faut savoir tourner la page. Double paire, carré d’as… j’ai perdu.